“ Grâce à la Vierge ” : ex-voto sur Internet et religion numérique à l’époque baroque moderne

Réception : 26 mai 2025

Acceptation : 11 juillet 2025

Résumé

Cet article analyse les ex-voto sur Internet comme un phénomène de religion numérique, dans lequel le sacré se transpose et s’adapte au monde virtuel pour prendre part aux conversations des internautes. Les retables virtuels se manifestent sous forme de divertissement, d’autoreprésentation, de moquerie et de critique sociale, ce qui met en évidence leur caractère communicatif, leur nature à la fois individuelle et collective, ainsi que leur orientation populaire et potentiellement transgressive. Cette transgression ne se limite pas à la participation populaire, mais souligne le glissement dévotionnel vers une redéfinition laïque des images religieuses. L’analyse s’appuie sur la modernité baroque, en mettant l’accent sur la réinvention adaptative et subversive des symboles culturels, ainsi que sur la notion de religion vécue, afin de comprendre comment le religieux et le quotidien s’entremêlent dans le contexte numérique.

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“ Thanks to the Virgin ” : les ex-voto sur Internet et la religion numérique dans la modernité baroque

Cet article analyse les ex-voto dans le cadre des interactions entre utilisateurs en ligne comme une forme de religion numérique, dans laquelle le sacré est transposé et adapté aux espaces virtuels. En s’intéressant aux retables virtuels en tant que formes de divertissement, d’autoreprésentation, de moquerie et de critique sociale, il montre comment ceux-ci fonctionnent comme des modes de communication, comme des documents à la fois individuels et collectifs, et comme des expressions populaires et potentiellement transgressives. Cette transgression va au-delà de la simple participation des utilisateurs lambda, indiquant une évolution de la dévotion vers une resignification laïque de l’imagerie religieuse. L’analyse s’appuie sur le concept de modernité baroque, mettant l’accent sur la réinvention adaptative et subversive des symboles culturels, ainsi que sur la notion de religion vécue pour comprendre comment le religieux et le quotidien s’entremêlent dans les contextes numériques.

Mots-clés : ex-voto, Internet, religion numérique, modernité baroque, religion vécue.

Introduction

L'ex-voto contemporain est un témoignage communicatif d'une action liée au religieux. Ce travail conçoit le religieux comme ce qui se rapporte à une communauté morale unie par ses références communes au sacré et au profane, tel que le définit Émile Durkheim dans son ouvrage Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912). Pour ce sociologue français, l'une des caractéristiques du divin réside dans sa capacité à communiquer. Dieu Ce n'est pas seulement une entité sur laquelle l'être humain peut compter, mais aussi une entité dont il peut se servir. C'est précisément cette dimension narrative qui ressort dans les ex-voto, en tant que témoignages ancrés dans une temporalité et une spatialité spécifiques.

Les ex-voto sont également des documents historiques. Dans le cas du Mexique, ces témoignages de gratitude envers le divin apparaissent avec l’expansion du catholicisme colonial. Alberto del Castillo affirme que, durant la période de la Nouvelle-Espagne, les représentations picturales de grandes dimensions prédominaient. Cependant, au XIXe siècle xix et xx Les ex-voto ont évolué grâce à l'utilisation de nouveaux matériaux. Les artistes sont passés du bois et du tissu aux feuilles de cuivre. Ce matériau a permis aux classes populaires d’accéder aux représentations votives. Il ressort de ce changement que leur production revêt “ un caractère et une empreinte populaires qui constitueront l’une de leurs principales caractéristiques au cours des deux derniers siècles ” (Del Castillo, 2005 : 5).

De son côté, la technique picturale des objets votifs a également évolué au fil des siècles. Tout comme les thèmes représentés par les ex-voto ont acquis une ethos Dans le cadre de la culture vernaculaire, les techniques artistiques se sont adaptées à la production populaire. Selon certaines études, la création d’art sacré a subi les conséquences des changements politico-historiques, notamment en raison de l’instauration d’une idéologie laïque à la tête de l’État mexicain. La laïcité du siècle xix – identifié comme une idéologie affirmée qui a instauré la séparation entre la politique et la religion (Kuru, 2009) – a réduit les prérogatives de la peinture sacrée mexicaine, ce qui a eu un impact sur sa qualité et son identité. Ainsi, la laïcité politique a influencé la tradition de la peinture religieuse, orientant la nouvelle production des ateliers implantés dans le pays vers d’autres formes d’expression à caractère costumbriste et laïque (Hernández Vargas, 2024).

Au cours du siècle xx, on constate une baisse de la production et de la diffusion des ex-voto au sein de la population mexicaine ; cette situation est probablement due à l’évolution du paysage religieux du pays, notamment après les années 70 du siècle dernier. Depuis cette période, le Mexique a connu une diminution de la population catholique et une augmentation des groupes protestants et évangéliques, ainsi que du nombre de personnes sans religion (De la Torre et al., 2020 ; Mora Duro, 2025 ; Mora Duro et Fitz Herbert, 2024).

Cependant, au cours des dernières décennies, les ex-voto ont connu un essor manifeste, et cette prolifération est également visible sur Internet. Sur les sites web et les réseaux sociaux, on peut trouver des retables numérisés, ainsi que de nouvelles interprétations des tableaux votifs. Les images religieuses issues du catholicisme populaire, au-delà du contrôle des hiérarchies ecclésiastiques, semblent mettre en avant leurs aspects transgressifs dans ce contexte en ligne (Juárez Becerril, 2024), dans le cadre d’une intégration de la dimension religieuse dans les conversations quotidiennes, telle que la définit la perspective de la religion vécue dans les environnements virtuels (Campbell, 2005 ; Helland, 2005 ; Knibbe et Kupari, 2020).

Cet article propose une réflexion sur les ex-voto qui apparaissent et circulent sur Internet depuis quelques années ; il examine les particularités de ces retables, les discours qui accompagnent leur diffusion sur Internet et les implications socio-anthropologiques de leur prolifération. en ligne. Les images présentées ont été recueillies sur des sites web et des réseaux sociaux tels que Facebook et x (anciennement Twitter). L'échantillon sélectionné ne répond pas à des critères de représentativité numérique et a été déterminé dans le but méthodologique d'inclure une diversité d'éléments autour des thèmes et des manifestations contemporaines des retables dans le contexte numérique.

La section suivante explore la structure des images votives, ainsi que leur adaptation au contexte numérique. Ensuite, les ex-voto sont présentés comme des documents socio-anthropologiques, en soulignant leur dimension communicative et leur caractère populaire et transgressif. Par la suite, le cadre théorique de la modernité baroque est développé, mettant en avant la réinvention subversive et l’adaptation des symboles culturels, ainsi que le concept analytique de religion numérique. Enfin, l’étude se penche sur une sélection de retables numériques, en mettant en évidence le glissement de la dimension dévotionnelle et la prééminence du discours laïc dans le domaine de la communication. en ligne.

Structure des ex-voto

Les ex-voto sont des objets destinés à formuler une demande ou à exprimer sa gratitude envers le divin (d’où leur nom de « miracules »), parmi lesquels on peut trouver des lettres, des photos, des annonces de journaux, des figurines représentant une partie ou la totalité du corps, ainsi que certains éléments particuliers en contact avec le bénéficiaire (González, 1986). Outre le fait qu’ils incarnent une invocation explicite, ces objets religieux supposent l’invocation d’un agent associé à l’univers religieux dans le monde de vie des acteurs sociaux, montrant ainsi comment le sacré fait irruption dans le quotidien et s’entremêle à l’expérience populaire et intramondaine (Gómez Arzapalo et Juárez Becerril, 2018).

Les retables ou « milagritos » picturaux contemporains constituent une catégorie particulière d’ex-voto. Il s’agit généralement d’une peinture sur une plaque métallique, dans laquelle l’individu entre en contact avec une entité religieuse. Ils comprennent donc des prières, des remerciements et des représentations symboliques de miracles accordés ou en attente d’être accordés. Amy Hamman (2006) observe que les ex-voto mexicains ont presque toujours une orientation horizontale. Leurs dimensions varient entre 18 × 25 cm et 25 × 35 cm. Ces œuvres picturales comportent généralement la représentation du divin, une illustration de l’événement et un passage ou une inscription textuelle. L’image 1, intitulée « Ex-voto contemporain au format retable », a été générée par intelligence artificielle à l’aide de dall-e, et Chatgpt de Openai, pour illustrer le format de l'ex-voto.

Image 1. Ex-voto contemporain sous forme de retable. Source : réalisé à l'aide de ChatGPT (OpenAI), 2024.

En général, le texte figurant sur l'ex-voto exprime la gratitude du demandeur pour l'intervention divine et est placé au bas du tableau votif. Ces messages racontent des récits émouvants de situations difficiles qui ont nécessité l'intervention du deus ex machina. Autrement dit, le mécanisme par lequel l'intervention d'un agent religieux favorise la résolution du problème. Le nom du demandeur et la date de l'événement miraculeux figurent généralement aussi dans le texte, ce qui fait des ex-voto de véritables documents historiques.

De plus, l'élément central du retable est généralement la scène dramatique illustrant le danger ou l'incertitude auxquels est confronté l'acteur social. Ces scènes varient considérablement et reflètent à la fois les situations propres à chaque individu – problèmes de santé, économiques, juridiques, etc. – et la créativité de l’artiste dans l’interprétation de l’action. De nos jours, les retables numériques proposent une adaptation des scènes racontées, non seulement pour résoudre des problèmes aggravés, mais aussi pour traiter des tensions sociales, voire dans le but de représenter des actions ludiques (Mora Duro, 2019) ; en d’autres termes, les ex-voto picturaux constituent également un document anthropologique.

On ajoute l'adjectif « virtuel » ou « numérique » à la notion d'ex-voto pour faire référence à leur présence sur Internet, même si cela ne signifie pas que ces retables n'existent que sur des sites web ou des réseaux sociaux. La numérisation des tableaux votifs implique une opération visant à adapter la production de ces retables hors ligne aux environnements numériques. Cette période s’accompagne d’un processus de maturation, au cours duquel la sélection des images est guidée par les objectifs, généralement laïques, des utilisateurs et de leurs espaces d’expression. D’un autre côté, on a toutefois constaté la création et la diffusion d’ex-voto « natifs du numérique », c’est-à-dire qui ont vu le jour entièrement dans l’environnement en ligne.

Il convient de noter que les images votives diffusées sur Internet ne constituent pas une nouveauté absolue en tant que phénomène socio-anthropologique, mais mettent plutôt l'accent sur des tendances déjà observées dans les retables. hors ligne. Cela va dans le sens de recherches récentes qui reconnaissent que les éléments de communication sur Internet s'inscrivent dans une socialisation élargie et dans une continuité entre les contextes hors ligne et en ligne (Miller, 2021). Le courrier électronique, par exemple, s'inscrit dans la continuité des lettres traditionnelles. Loin de constituer une nouvelle forme de socialisation, les messages électroniques entraînent une accélération et une démocratisation des modes de communication sur Internet, générant ainsi de nouvelles dynamiques autour de la communication humaine.

À l'ère de la numérisation de la culture, les représentations populaires prennent une importance particulière grâce à leur reproduction et à leur diffusion sur Internet. Certaines approches récentes s’accordent à dire que tout type d’information peut être copié par imitation et diffusé de manière créative sur le web. Les mèmes constituent un exemple par excellence de contenus reproduits massivement. Il s’agit d’éléments numériques qui partagent des caractéristiques de forme, de fond et/ou d’orientation. En général, les mèmes sont créés en tenant compte de chacune de ces dimensions et sont diffusés, imités ou transformés par de nombreux internautes (Shifman, 2014).

Les mèmes englobent diverses formes d'expression : des histoires, des chansons, des habitudes, des compétences, des inventions et des façons de faire qui se transmettent d'une personne à l'autre (Blackmore et al., 2000). Ils ont en commun leur caractère imitatif et leur tendance à se diffuser à grande échelle. En ce sens, les retables numériques ne font pas exception à ces dynamiques. On peut dire que les ex-voto suivent un processus de mémification lorsqu'ils sont reproduits et partagés par différents utilisateurs sur le réseau. Ce phénomène en soi met en évidence certains éléments socio-anthropologiques identifiés dans les retables religieux, comme cela est développé dans la section suivante.

Les retables en tant que documents socio-anthropologiques

Il est important de souligner certaines caractéristiques socio-anthropologiques des retables religieux. Bien que leur récit soit centré sur la personne, c’est-à-dire qu’il mette en avant la communication de l’individu avec un saint, la Vierge ou Jésus-Christ lui-même, les retables renferment également des témoignages de la mémoire collective (Garnett et Rosser, 2019). Cela souligne leur caractère de document social et historique. Les individus et les populations qui recourent à la peinture votive expriment des attentes et des craintes sociales, ainsi que divers processus collectifs. Parmi ceux-ci, on trouve les situations d’anomie, les crises économiques, les conditions d’oppression, les problématiques sociales et les processus démographiques tels que les migrations (Sandell, 2014 ; Durand et Massey, 1995).

Un thème récurrent dans les ex-voto est la demande de santé ou, plus précisément, de guérison des maux, dans laquelle l’agent divin peut intervenir pour soulager la souffrance et guérir la maladie du demandeur. Certaines études suggèrent que le récit des problèmes de santé revêt une efficacité symbolique et un effet thérapeutique tant chez les individus qu’au sein des communautés (Abad González, 2016). Par exemple, la pandémie de Covid-19, en tant qu’événement mondial contemporain, a donné lieu à la création de retables en très peu de temps, illustrant ainsi le dynamisme de ces objets de communication (Dilley, 2021 ; Primiano, 2023).

Dans l'ex-voto suivant (image 2), on peut lire l'histoire de Daniel Córdova, qui raconte : “ J'ai contracté la Covid-19 et j'ai dû être hospitalisé ; je suis resté plusieurs jours sous respirateur, avec peu d'espoir de m'en sortir. Je remercie infiniment saint Jude Thaddée de m’avoir permis de retrouver peu à peu la santé et de survivre à cette terrible maladie ”. Le retable en question a été réalisé par l’artiste Gonzalo Palacios, originaire de la ville de Puebla, au Mexique. Il témoigne de la réaction des gens face à la pandémie mondiale et de leur confiance tant dans les mesures médicales que dans la figure religieuse de saint Jude Thaddée.

Image 2. Site Retablos. Source : Gonzalo Palacios, 2015. http://retablos.ru/en/artists/gonzalo-palacios/

Il convient de souligner que, malgré l’avancée des discours laïques tels que ceux de la science et du domaine médical, la modernité latino-américaine reconnaît que le récit religieux et l’intervention du divin continuent d’être pertinents en tant que formes de communication et de lien entre les individus et les imaginaires collectifs. Ainsi, certains chercheurs spécialisés dans les questions religieuses en Amérique latine observent que les gens consultent un médecin et font confiance à la médecine ; cependant, dès qu’ils sortent de l’hôpital, ils se rendent à l’église pour demander l’aide divine face à leurs problèmes de santé. Ce contexte de coexistence entre le religieux et le laïque est interprété par les chercheurs en sciences sociales comme une « modernité enchantée » (Morello et al., 2017).

En ce qui concerne les retables, Salvador Rodríguez Becerra (1985) explique que le point culminant de la communication entre le croyant et l’agent divin réside dans le miracle. Les « petits miracles » désignent donc l’intervention directe et efficace du sacré en faveur des fidèles, dont l’effet a également des répercussions sur la légitimité et la popularité des sanctuaires qui abritent les ex-voto.

Les miracles sont des événements tangibles et perceptibles, provoqués par une intervention surnaturelle qui transcende l'ordre normal des choses […] Les miracles, cette capacité à agir au-delà des limites humaines, se manifestent au niveau émique des chroniqueurs et des conteurs qui chantent les louanges d’une image […] Sans miracles, il n’est pas possible de susciter la dévotion ; ceux-ci sont l’expression du pouvoir de l’image et c’est vers elle que se tournent tous ceux qui sont dans le besoin à la recherche de solutions, ce qui se traduit sans aucun doute par des guérisons, des aumônes, une plus grande diffusion des faveurs célestes, de plus beaux édifices, et ainsi de suite (Rodríguez Becerra, 1985 : 102).

D'autre part, les témoignages et les invocations figurant sur les retables témoignent également de l'attachement à la foi et de la dévotion au sein de sociétés et à des époques particulières. Sur le plan discursif, leur message reconnaît la présence et l'intervention d'une entité sacrée. C’est pourquoi ils témoignent de la persistance ou de la perte de pertinence des dieux, des saints ou des vierges au sein de l’imaginaire collectif. Il convient de rappeler ce que disait Durkheim (1912 : 42) : “ S’il est vrai que l’homme dépend de ses dieux, cette dépendance est réciproque. Les dieux, eux aussi, ont besoin de l’homme ; sans les offrandes et les sacrifices, ils mourraient. ”.

Or, les peintures votives sont reconnues pour leur caractère populaire acquis au fil de l'histoire, comme cela a été mentionné, en raison de leur accessibilité à tous grâce à l'utilisation de matériaux tels que les feuilles métalliques et au travail d'artistes populaires. En ce sens, la catégorie généralement utilisée pour l’étude des retables, d’un point de vue esthétique, est celle de l’art vernaculaire ou de l’art populaire religieux (art religieux vernaculaire, art populaire religieux) (Fraser Giffords, 1974). Ces approches soulignent que la production de l’art votif est davantage ancrée dans le monde de vie des couches subalternes, par opposition à la culture et à la religion des classes dominantes, et également à l’écart de la rationalité des cadres bureaucratiques religieux.

La vocation populaire des “ milagritos ” ne se limite pas à leur lien avec les classes subalternes, mais revêt également un caractère transgressif tant dans la forme que dans le fond. Jorge González (1986) soutient que, dès leur conception, les ex-voto représentent “ le seul espace au sein du sanctuaire où le peuple peut intervenir avec une relative liberté, car ils rompent l’unité sémantique sobre, solennelle et ordonnée imposée par le sanctuaire ”. En d’autres termes, “ le droit de la communauté laïque à définir le lieu sacré ” (Garnett et Rosser, 2019 : 55). Pour Enrique Dussel (1986), en effet, la religion populaire a la propriété de conférer une capacité d’action au « peuple », notamment sur un type de foi sur lequel la religion officielle n’a aucun contrôle, voire dont elle ignore l’existence.

Compte tenu de ce qui précède, cet article soutient que le caractère socio-communicatif et transgressif des peintures votives tend à s’accentuer sur Internet. La transgression dans le contexte numérique ne se limite pas à la participation horizontale, mais implique également le glissement de la dimension dévotionnelle vers une réinterprétation laïque et profane. En d’autres termes, les ex-voto virtuels s’affranchissent de leur caractère religieux d’origine pour s’insérer dans les conversations quotidiennes des internautes. Le cadre de la modernité baroque – dans le contexte mexicain – et les façons dont les individus entremêlent simultanément le religieux et le profane, analysées sous l’angle de la religion vécue, offrent des outils analytiques pertinents pour réfléchir aux ex-voto numériques. La section suivante développe les implications de ce cadre conceptuel.

Ethos le baroque et la religion vécue

Selon le philosophe Bolívar Echeverría, la modernité mise en place dans des pays d'Amérique latine comme le Mexique se traduit par différentes formes d'adaptation et de résistance à la vie sociale prônée par le modèle capitaliste occidental. Le ethos Le baroque est l'une de ces tendances, qui consiste à mettre en scène les attitudes modernes. La performance L'art baroque est capable de renverser la dévastation du cœur social et naturel de la vie locale et de sauver ce cœur, au moins sur le plan de l'imaginaire (Echeverría, 2019).

Renée de la Torre s'est penchée sur cette question ethos culturelle et son importance dans la religiosité contemporaine. L'anthropologue explique qu'en raison de leur caractère baroque, les images et les figures religieuses ont la capacité de générer un pouvoir symbolique qui transcende la dévotion et s'inscrit dans les dynamiques sociales et politiques actuelles. Le ethos Le baroque permet donc de comprendre la superposition d’éléments symboliques, d’images et de croyances qui transcendent les frontières entre le religieux et le profane, créant ainsi de nouveaux espaces d’hybridation culturelle (De la Torre, 2023).

De la Torre ajoute également qu’à l’ère technologique, le religieux prend une tournure « ultrabaroque », en raison de la transformation accélérée des symboles spirituels en marge des institutions, ce qui donne naissance à des formes esthétiques novatrices dotées de nouvelles significations. Dans cette logique, l’ultra-baroque transforme en soi les traits esthétiques des symboles afin de mettre en lumière ces contradictions qui ont été historiquement assimilées par la mimésis. Les images de Guadalupe, qui évoluent et se multiplient, en sont un exemple : elles passent d'un mimétisme colonisateur à une logique baroque qui défie les structures coloniales et reflète une identité religieuse décentrée (De la Torre, 2021, 2023 ; Echeverría, 2007).

Pour sa part, la perspective de la religion vécue s'avère utile dans le cadre culturel du ethos baroque pour comprendre la transformation des images religieuses dans la vie quotidienne des gens, au-delà des croyances et des affiliations formelles, ainsi que des institutions et des théologies officielles. Ce concept analytique met l’accent sur la manière dont les individus entremêlent le sacré et le profane dans les conversations quotidiennes, loin ou en marge des paramètres et des limites imposés par le dogme et les structures ecclésiastiques ; c’est-à-dire comment le sacré est invoqué dans la vie de tous les jours, en tout lieu et sous toutes ses formes. Selon Nancy Ammerman (2013, 2014), là où il existe des relations sociales, le sacré et le profane peuvent coexister et cohabiter, surtout lorsque les présupposés spirituels, issus des recoins des religions officielles, trouvent leur place dans les conversations quotidiennes des gens.

Les études sur la religion vécue montrent qu’il existe des lieux propices au dialogue avec le sacré, comme les lieux de travail où les individus sont en contact avec des personnes malades ou vulnérables. En ce sens, l’hôpital est l’un des lieux par excellence où le religieux et le laïc peuvent coexister (Collins, 2016). Selon Peter Berger (2015), les personnes religieuses abordent leur réalité tant sous l’angle religieux que laïc, trouvant des moyens d’appliquer ces deux discours dans les différents domaines de la vie, parfois peut-être d’une manière qui n’est pas théoriquement cohérente. Pour le sociologue, l’hôpital ne représente donc pas un conflit insoluble entre les discours modernes – tels que la science et la médecine – et la religion. Ce lieu serait en effet le théâtre d’une interaction pacifique entre le discours laïque qui doit prévaloir au sein du centre médical si Dieu n'existait pas (comme si Dieu n'existait pas), et les croyances et pratiques des croyants.

En outre, la religion vécue souligne également que les identités totalitaires, c'est-à-dire celles où ne prévaut qu'une seule identification, qu'elle soit de nature religieuse ou laïque, sont rarement rencontrées dans l'expérience quotidienne des individus. Ammerman (2014) soutient que les études qualitatives montrent que la vie sociale quotidienne est à la fois laïque et religieuse, car nous ne sommes jamais réduits à une seule identité, même lorsque notre appartenance peut être entièrement classée comme confessionnelle ; tel serait le cas des cadres bureaucratiques d’une organisation ecclésiastique.

D'autre part, le contexte numérique, souvent considéré comme un espace laïque et moderne, recèle diverses expressions liées au sacré et au religieux (Brasher, 2001). La perspective de la religion vécue sur Internet reconnaît ces expressions religieuses en ligne, contrairement aux théories classiques telles que celle de la sécularisation. Cette dernière perspective souligne bien sûr que plus le développement technologique et l’intégration dans la modernité sont importants, moins l’expression publique de la religion est présente. Thomas Luckmann (1967) a qualifié cette tendance de la modernité occidentale de processus d’invisibilisation de la religion, rendant compte de son retrait dans la sphère privée.

Contrairement à l'idée d'une religion invisible, on trouve sur Internet des sites d'organisations religieuses et des manifestations individuelles où les utilisateurs mêlent le religieux et le laïc, sans pour autant revendiquer nécessairement une identité spirituelle. Certains chercheurs opposent la religion en ligne (religion en ligne) ou à la religion en ligne (religion en réseau) pour aborder l'activité des religions institutionnalisées ; et la dimension religieuse en ligne (religion en ligne) ou le troisième espace de la religion numérique, axé sur la religiosité non réglementée par les institutions ecclésiastiques ; en d'autres termes, celle qui se manifeste à travers l'expérience des utilisateurs (Dawson et Cowan, 2004 ; Helland, 2000).

Le troisième axe de la religion numérique consiste à intégrer la perspective de la religion vécue dans l'analyse des manifestations spirituelles et confessionnelles sur Internet. Dans cet espace se côtoient traditions religieuses, nouvelles manifestations, hybridations et même des positions antireligieuses, au sens d’une critique des religions officielles (Hoover et Park, 2007). Il s’agit de reconnaître les formes novatrices qui émergent dans les espaces numériques grâce à l’implication des utilisateurs, qui font usage avec souplesse d’éléments spirituels et religieux en fonction de leur propre compréhension et de leur subjectivité.

La religion numérique désigne l’espace technologique et culturel évoqué lorsque l’on parle du transfert du religieux vers l’environnement virtuel, mais aussi le processus de reconfiguration des pratiques religieuses et des croyances, médiatisé par les technologies, qui passe d’une approche institutionnelle à une approche de la religion vécue. Comme l’ont souligné Heidi Campbell et Wendi Bellar (2023), la religion numérique est un champ de production symbolique où s’articulent l’autorité, l’identité et l’expérience spirituelle en interaction avec les logiques propres au numérique.1

Dans cette perspective, les ex-voto numériques ne constituent pas une simple réplique de la dévotion traditionnelle. Au-delà des manifestations d’identité religieuse sur Internet, ces images constituent une illustration de la religion numérique, dans laquelle le sacré ou le spirituel est introduit dans la conversation en ligne afin de discuter et d’aborder des thèmes de nature quotidienne et laïque, notamment dans un cadre de théâtralité baroque tel que le contexte mexicain. Comme on le verra dans la section suivante, les représentations religieuses s’inscrivent dans des formes de divertissement, de moquerie, de critique et d’autoreprésentation virtuelle, ce qui met en évidence l’importance des éléments socio-anthropologiques des images de dévotion dans l’environnement numérique, tels que leur double nature de document individuel et collectif, leur caractère communicatif et leur orientation populaire et potentiellement transgressive.

Analyse des retables en ligne

Pour commencer notre analyse, penchons-nous sur la page Facebook “ Exvotos, retablos y milagritos ”. Cette page a été créée en 2017 par un utilisateur particulier qui publie, à une fréquence variable, des ex-voto mexicains, réalisés principalement au cours de la seconde moitié du siècle xx. L'administrateur partage souvent des liens vers des sites spécialisés, tels que la médiathèque de l'Institut national d'anthropologie et d'histoire (inah) du Mexique, ainsi que des informations sur certains événements publics organisés dans la capitale mexicaine. L'objectif de cet espace est de faire connaître des ex-voto “ présents ” qui “ peuvent être des œuvres contemporaines d'artistes mexicains ” (Facebook-erm, 2019). À cet égard, certains créateurs de retables dans le contexte hors ligne sont mentionnés dans les illustrations partagées, ce qui contribue à la diffusion de leur œuvre artistique.

Les utilisateurs de Facebook interagissent et créent une conversation collective dans laquelle la monnaie d'échange est constituée d'images votives et de l'accumulation de capital social sous forme de “ j'aime ” et de soutien sur les réseaux sociaux. Dans ce dialogue virtuel, l’un des aspects des retables qui ressort est leur caractère ludique (Mora Duro, 2019). En mettant en avant le côté grotesque ou l’antinomie des ex-voto diffusés, les utilisateurs soulignent le caractère comique et divertissant des figures religieuses, ce qui renvoie à la performance subversive du ethos baroque. Echeverría observe, dans cette logique, que la théâtralité baroque “ sabote ” et affaiblit la logique moderne en se moquant de son propre “ réalisme ” (Echeverría, 2019 : 179). À titre d’illustration, on peut voir un tableau publié en février 2023 (Image 3).

Image 3. Ex-voto numérique. Source : Facebook. " Ex-votos, retables et petits miracles ", 2023.

L'auteur de cette œuvre est le peintre Miguel Hernández. Elle représente la rencontre entre un homme à demi-nu et un extraterrestre éloquent ; tous deux sont en train de boire de l'alcool. La légende du retable dit : “ Je me suis enivré avec un Martien, merci, ce ne fut qu’une joie ”. En haut à gauche apparaît la figure religieuse de la Vierge de Guadalupe, ce qui laisse supposer que les remerciements s’adressent à cette figure du catholicisme populaire mexicain et que cette rencontre extraordinaire a connu une issue heureux.

Parmi les commentaires des internautes sur ce tableau, plusieurs soulignent son caractère burlesque. Les réactions comprennent des remarques humoristiques et des marques d’identification : “ Je m’y reconnais tout à fait ”, “ C’est une histoire qui pourrait nous arriver ”. Certains messages interprètent et qualifient l’action représentée sur le retable, laissant entendre que le personnage du tableau aurait pu consommer une substance stupéfiante (“ c’était un peu comme l’ayahuasca [sic] ”) ou que la boisson enivrante était un distillat mexicain connu sous le nom de pulque, soulignant ainsi son caractère populaire. Les interactions en ligne font référence tant à des jugements moraux qu’aux imaginaires collectifs de la société mexicaine. Parallèlement, le caractère dévotionnel se transforme en une participation profane. Il ne s’agit pas de recréer une identité religieuse à travers l’utilisation de peintures miraculeuses ni de profaner les symboles sacrés, mais bien de confirmer la pertinence des symboles religieux dans le discours quotidien, au sein duquel les internautes se reconnaissent et se positionnent.

Sur les réseaux sociaux x On peut également y trouver diverses expressions votives ainsi que des utilisateurs qui partagent et donnent leur avis sur les miracles numérisés. Voir par exemple les hashtags ##retablos et ##exvotos, ainsi que le profil @mexicanexvotos (https://x.com/mexicanexvotos). Souvent, les utilisateurs qui interagissent ont une formation spécialisée et institutionnelle ; c'est-à-dire qu'ils sont peintres ou ont un lien avec le secteur artistique et culturel. Partant de cette orientation, les dialogues en ligne ont tendance à mettre en avant la valeur esthétique et culturel des ex-voto, ainsi que leur analyse documentaire et artistique.

Même si certaines personnes s’intéressent aux retables et jouent peut-être le rôle d’administrateurs des sites ou partagent activement du contenu sur les réseaux sociaux, cela ne signifie pas pour autant qu’il existe une gestion centralisée des retables ni un contrôle des interactions entre les utilisateurs. La communication en ligne reflète la structure d’un réseau social, dans lequel chacun de ses nœuds participe à la sphère publique numérique de manière spontanée et organique, suivant la dynamique de socialisation du paradigme de la “ société en réseau ” (Castells, 2000, 2001). Dans certains cas, les administrateurs jouent le rôle de catalyseurs, en encourageant la participation des utilisateurs au réseau. Cette dynamique facilite l’appropriation individuelle des symboles religieux, c’est-à-dire le phénomène de religion vécue favorisé par les environnements numériques.

Malgré cela, les ex-voto sur Internet ne peuvent échapper à des orientations liées au pouvoir et aux intérêts des institutions religieuses ou politiques. À titre d’illustration, en décembre 2021, l’ambassadeur des États-Unis au Mexique, Christopher Landau, a partagé un ex-voto lié à son activité diplomatique dans le pays (image 4). Le retable diffusé sur les réseaux sociaux par le politicien américain porte l'inscription suivante : “ Je remercie infiniment Notre-Dame de Guadalupe d'avoir exaucé mes prières lorsque je lui ai demandé d'être nommé ambassadeur des États-Unis au Mexique. Ce fut une expérience inoubliable pour notre famille et le Mexique restera à jamais dans nos cœurs ”.

Image 4. Ex-voto de l'ambassadeur des États-Unis au Mexique. Source : Réseau social x (Christopher Landau [@ChrisLandauUSA], 2021) https://x.com/ChrisLandauUSA/status/1470104018647195655

Le contraste est frappant entre la nécessité pour l’ambassadeur de se montrer proche des relations entre le sacré et le profane au Mexique et les déclarations du président Donald Trump, qui, au cours de la même période, a tenu des propos anti-mexicains et adopté des positions anti-immigrés dans son contexte politique national. L’ambassadeur américain a par ailleurs exposé d’autres ex-voto de sa famille, rendant hommage à divers saints issus du spectre religieux populaire, afin de manifester sa sympathie envers les imaginaires chers aux Mexicains (Ávila, 2021).

Pour Dussel, l'une des orientations de la religion populaire est liée à la reproduction de l'oppression, lorsque les personnes sont considérées comme des sujets passifs face aux symboles religieux, ce qui donnerait lieu à une tendance à la manipulation populiste de ces symboles afin d’assurer la légitimation du pouvoir exercé. Cependant, ce même philosophe met en avant une autre orientation libératrice, que l’on retrouve dans des phénomènes tels que les communautés de base ecclésiales en Amérique latine. Dans ces communautés, la religion populaire revêt un caractère politique lorsqu’elle s’oriente vers l’action sociale au sein du monde de la vie (Dussel, 1986).

Dans ce contexte, nous constatons que certains ex-voto présentent également un caractère transgressif, à travers la représentation ironique et socialement critique de certaines scènes de la vie en société. La théâtralité ne se concentre donc pas sur le sacré, mais sur son impact sur le débat collectif. La série de retables consacrés à l'avortement, créés par l'association « Católicas por el Derecho a Decidir México », en est une illustration. En 2020, l’association et d’autres groupes de la société civile ont organisé une exposition d’images votives dans la ville d’Oaxaca afin de représenter les expériences de femmes croyantes ayant avorté. Cette action visait à mettre en lumière le lien entre la foi et le droit de décider, remettant en question les dogmes traditionnels au sein de l'Église catholique (Jiménez, 2020).

Contrairement aux conversations ludiques ou à la recherche d’identité que suscitent certains retables numérisés, les ex-voto axés sur la critique sociale semblent constituer un instrument permettant d’intervenir dans la sphère publique et d’accompagner les actions du croyant aux côtés des saints, des vierges et des dieux de l’imaginaire collectif. Le caractère non institutionnalisé de la religion sur Internet semble favoriser une expérience d“” e-réjía » (Sbardelotto, 2014), lorsque le religieux s’insère, aux côtés du profane, pour remettre en question et proposer de nouvelles formes de subjectivation de la croyance dans les pratiques sociales quotidiennes.

Enfin, certains ex-voto réalisés dans le cadre en ligne Elles semblent également témoigner d'une grande souplesse, tant sur le fond que sur la forme, du format votif traditionnel. En 2023, l'illustratrice @adrianab_n a partagé sur les réseaux sociaux x un ex-voto pour célébrer le 116e anniversaire de la naissance de Frida Kahlo. L'image n° 5 porte l'inscription suivante : “ M. et Mme Guillermo et Matilde Kahlo remercient Notre-Dame du Carmen d'avoir guéri leur fille Frida de la polio. Même si elle s’est retrouvée avec une jambe maigre et plus courte que l’autre, elle a pu remarcher. Coyoacán, 1913 ”. L’auteure de l’ex-voto a déclaré : “ Aujourd’hui, j’ai réalisé ce faux ex-voto dans lequel j’ai pris de nombreuses libertés pour raconter d’autres événements de la vie de Frida Kahlo ” (Adriana ilustrada [@adrianab_n], 2023).

Image 5. Ex-voto de remerciement. Source : Réseau social X (Adriana ilustrada [@adrianab_n], 2023).

La notion de faux ex-voto témoigne de la volonté de l'artiste de créer un objet évocateur, loin de toute réglementation institutionnelle religieuse. Cette image de style votif met en scène un personnage de la culture populaire, Frida Kahlo, ainsi qu'une intervention divine incarnée par la Vierge du Carmen. Cependant, cet ex-voto n’a pas été commandé par un croyant pour attester d’un miracle. Au contraire, le retable est un objet de communication destiné au contexte en ligne, où les intérêts de l’utilisateur occupent une place centrale : divertissement ludique, capital social numérique ou réflexivité sociale. Dans ce cadre en ligne les aspects religieux et laïques s’entrecroisent, comme le décrit l’approche de la religion vécue, en marge des religions officielles, pour recréer un collage le baroque dans la vie quotidienne.

Les illustrations en question réaffirment l'expérience religieuse vécue dans l'environnement numérique, grâce à l'insertion de retables numériques sortis de leur contexte hors ligne. À cet égard, la diffusion d’images religieuses représentant des saints, des vierges et des dieux ne vise ni à renforcer l’identité religieuse des individus ni à profaner leurs symboles spirituels ; mais favorise au contraire les conversations collectives, dans lesquelles le religieux et le profane s’entremêlent pour réaffirmer leur actualité baroque, en s’inscrivant dans la communication quotidienne ou la réflexion sociale sur des thèmes pertinents pour les acteurs sociaux.

En guise de conclusion

Les ex-voto ont historiquement servi de témoignages de gratitude et de supplication envers le divin. Ces dernières années, cependant, ces objets de piété populaire se sont adaptés aux changements technologiques et culturels liés à Internet. Cela démontre la persistance des symboles religieux dans la communication médiatisée par les technologies de l'information. À l’instar d’autres artefacts numériques, copiés et diffusés massivement sur Internet, les retables se sont insérés dans la polyphonie numérique par le biais d’un processus de mémification, apportant dynamisme et souplesse aux représentations religieuses.

Sur Internet, les ex-voto sont utilisés comme moyens d'expression et d'échange créatif. Cette dynamique a notamment pour conséquence l'accumulation de capital social généré dans les environnements numériques. Cependant, au-delà de leur dimension expressive, ces ex-voto constituent des documents collectifs. Les images religieuses numérisées témoignent des attentes et des craintes sociales, telles que les crises économiques, sociales et sanitaires. À cet égard, cet article a montré comment les retables renforcent leur pertinence socio-anthropologique sur les sites web et les réseaux sociaux. En particulier, leur caractère de document historique et social, ainsi que leur dimension populaire et potentiellement transgressive.

L'un des aspects analysés dans les retables numériques est leur dimension ludique. Celle-ci révèle comment certains objets votifs sont utilisés comme supports de communication, mettant en évidence leur capacité à susciter une conversation collective et à permettre aux utilisateurs de se reconnaître sur le réseau. La farce et la contradiction qui se manifestent dans cette appropriation des images religieuses nous renvoient à la performance subversive du ethos baroque, reflétant l'adaptation et le détournement des formes attendues de la modernité occidentale dans le contexte mexicain.

On a observé que les « miracules » virtuels mettent en évidence la participation horizontale des laïcs à la production et à la diffusion d’images religieuses, tandis que l’environnement numérique favorise la réinterprétation baroque des symboles culturels vers de nouvelles significations laïques et quotidiennes. Cette dimension populaire et transgressive ouvre un espace de discussion sur des sujets controversés dans la sphère publique, car les retables numériques peuvent remettre en question les normes traditionnelles et servir d’instruments de réflexion et de critique sociale. La prolifération des ex-voto sur Internet constitue donc une expression de la religion numérique, dans laquelle le sacré s’entremêle et s’adapte à la communication quotidienne pour débattre et aborder des thèmes importants pour les utilisateurs.

Si la transgression dans le contexte numérique ne se limite pas à la participation active des laïcs dans la sphère sacrée, elle met toutefois en évidence un glissement dans la dévotion. En d'autres termes, les ex-voto virtuels s'éloignent de leur caractère religieux pour s'inscrire dans les conversations quotidiennes en ligne. Toutefois, cette adaptation aux moyens de communication en ligne Cela implique également des processus potentiels de moralisation et d'orientation au service des intérêts de certains secteurs sociaux ou groupes proches du pouvoir. Une autre constatation montre que les objets religieux peuvent être instrumentalisés politiquement ou utilisés pour légitimer des institutions, comme c'est le cas avec l'orientation populiste de certains retables. Sur Internet, les multiples facettes de l'appropriation des symboles culturels se dévoilent sans cesse.

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Carlos Nazario Mora Duro Il est titulaire d'un doctorat en sciences sociales de l'El Colegio de México. Il a été chercheur postdoctoral à l'Institut Max Planck d'anthropologie sociale et à l'université de Leipzig. Il est actuellement chercheur associé et enseignant à l’université de Tübingen, en Allemagne. Ses principaux domaines d’intérêt sont la sociologie de la religion, les récits de migration et d’intégration, ainsi que l’utilisation des technologies de l’information et des réseaux sociaux. Dans le cadre de sa thèse de doctorat, il a analysé la pertinence de la sécularisation au Mexique à travers une approche qualitative portant sur les personnes sans affiliation religieuse dans des contextes urbains et ruraux-autochtones.

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