Témoignage de la barbarie : les fosses clandestines, micro-espaces d'exception dans le nord de l'État de Chihuahua, au Mexique, 2008-2024

Réception : 24 juin 2025

Acceptation : 22 décembre 2025

Résumé

Cet article a pour objectif d’analyser le phénomène des fosses clandestines dans le nord de l’État de Chihuahua en tant qu’expression de la violence atroce et des disparitions forcées au Mexique, afin de comprendre comment ces lieux fonctionnent comme des dispositifs nécropolitiques qui articulent des pratiques d’extermination, de mise au silence et de contrôle territorial. Ce travail a consisté à examiner les données statistiques et les informations journalistiques locales et nationales, ainsi qu’à mener des entretiens semi-structurés avec des membres du Centre des droits de l’homme Paso del Norte (cdh Paso del Norte). Il a été constaté que la région nord de l’État concentre plus de la moitié des fosses communes recensées entre 2008 et 2024, ce qui met en évidence un schéma systématique de violence, d’impunité et d’effondrement institutionnel. Les fosses clandestines ne contiennent pas seulement des corps, mais constituent également des marques territoriales qui instillent une « pédagogie de l’horreur » sur le territoire. 

Mots-clés : fosses clandestines, micro-espaces d’exception, disparition forcée, corps abandonné, frontière. 

Témoignage de barbarie : les fosses clandestines, micro-espaces d'exception dans le nord du Chihuahua, au Mexique, 2008-2024

Cet article analyse le phénomène des fosses clandestines dans le nord de l'État de Chihuahua comme une manifestation de la violence extrême et des disparitions forcées au Mexique, en explorant la manière dont ces lieux fonctionnent comme des dispositifs nécropolitique qui articulent des pratiques d'extermination, de mise au silence et de contrôle du territoire. Cette étude s’est appuyée sur l’analyse de données statistiques, de sources d’information nationales et locales, ainsi que sur des entretiens semi-structurés menés auprès de membres du Centre des droits de l’homme de Paso del Norte (cdh Paso del Norte). Les résultats indiquent que plus de la moitié des fosses communes identifiées entre 2008 et 2024 se trouvent dans le nord de l'État, ce qui révèle un schéma systématique de violence, d'impunité et d'effondrement des institutions. Les fosses clandestines ne contiennent pas seulement des corps, mais constituent également des repères territoriaux qui gravent une leçon de terreur dans le paysage. 

Mots-clés : tombes clandestines, micro-espaces d'exception, disparitions forcées, corps abandonnés, frontière. 


Image 1. Opération de recherche dans la vallée de Juárez, dans l'État de Chihuahua. Source : Salvador Salazar Gutiérrez, avril 2025.

Introduction 

Le phénomène des fosses communes clandestines a mis en lumière une forme de violence atroce, notamment à l’encontre des corps des personnes disparues, dans un contexte de criminalité à grande échelle et de complicité avec des agents de l’État mexicain. Dans le contexte particulier du nord de Chihuahua, cette question constitue l’un des visages les plus crus et les plus passés sous silence de la violence structurelle et atroce qui frappe le pays. Dans cette région frontalière, marquée historiquement par son rôle stratégique sur les routes du trafic de drogue et du commerce binational, la prolifération des sites d’inhumation clandestins ne peut s’expliquer sans reconnaître la présence persistante d’acteurs de la macrocriminalité – des cartels disposant de réseaux de complicité avec des fonctionnaires du gouvernement, ainsi que des éléments policiers et militaires –, en étroite collusion avec différentes sphères de l’État mexicain. Face à l'incapacité institutionnelle à prévenir, enquêter et sanctionner ces crimes, nous observons une forme de complicité active qui permet la persistance de la violence et favorise des micro-espaces d'exception (Gamiño, 2021).  

Les disparitions de personnes, en particulier les disparitions forcées dans cette région du pays,1 s'est imposé comme une référence majeure dans la recherche universitaire. La manière dont opèrent les groupes armés, souvent avec la complicité, la protection, voire la collaboration d'opérations politico-militaires s'inscrivant dans des stratégies de sécurité, comme ce fut le cas lors de la soi-disant “ guerre contre le trafic de drogue ”,2 a transformé de vastes territoires en théâtres de spoliation et d'extermination à l'encontre des populations les plus vulnérables. Aborder plus particulièrement le phénomène des fosses clandestines, dont plusieurs sont liées à des cas de personnes figurant dans les registres des disparitions forcées, implique non seulement de mettre en lumière les multiples facettes de la violence qui le caractérisent, mais aussi de dénoncer les mécanismes d’impunité qui font obstacle à la vérité et à la justice. Les fosses clandestines sont une marque d’horreur (Martínez Martínez, 2025). Leur analyse permet de comprendre comment la disparition s’ancre dans des contextes où la frontière entre légalité et illégalité s’estompe, et où l’État, loin de garantir les droits, apparaît comme un acteur complice d’actions ou de pratiques d’impunité face à une violence démesurée.  

Ce texte s'inscrit dans le cadre des résultats préliminaires d'un projet de recherche consacré aux disparitions forcées survenues récemment dans l'État de Chihuahua, ainsi qu'aux actions collectives menées par les familles à la recherche de leurs proches pour défendre la mémoire et la justice. En particulier, Ciudad Juárez et la vallée de Juárez,3 ainsi que les communes d’Ahumada, Buenaventura, Ascensión, Casas Grandes, Nuevo Casas Grandes et Janos, ont été confrontées à une forte présence de groupes liés à la grande criminalité, ce qui a entraîné des phénomènes tels que les déplacements forcés, les assassinats, les disparitions forcées, les enlèvements ou l’extorsion. Notre objectif est de mettre en lumière le lien entre les disparitions de personnes dans la région et la découverte croissante de fosses clandestines dans cette partie de l'État.  

La question centrale à laquelle nous cherchons à répondre est la suivante : quel est l’impact de la découverte de fosses clandestines, en tant que micro-espaces d’exception, dans la région nord de Chihuahua entre 2008 et 2024 ? Rodolfo Gamiño (2021) qualifie de « micro-espaces d'exception » les territoires marqués par les disparitions forcées qui, bien qu'ils semblent invisibles et intégrés au quotidien, fonctionnent comme des dispositifs de mort et de spoliation. Ces lieux, issus des logiques étatiques d’exclusion et de nécropolitique, suspendent l’ordre juridique et social en instaurant la peur et l’incertitude au sein de la société. Afin d’étudier cette relation, les données statistiques requises ont été examinées via un portail de transparence, concernant le nombre de découvertes de fosses clandestines dans ces communes par le parquet général de l’État de Chihuahua. Par ailleurs, une analyse des articles de presse locaux et nationaux couvrant la période 2008-2024 a été réalisée ; ces articles ont suivi les affaires de fosses clandestines au Chihuahua et leurs liens probables avec des groupes liés à la macrocriminalité dans la région.4 Dans un troisième temps, trois entretiens semi-structurés ont été menés auprès du personnel du Centre des droits de l'homme Paso del Norte, A.C. (cdh Paso del Norte),5 qui permettent d’observer – à travers le regard d’experts en droits de l’homme et de militants solidaires – l’impact de la découverte de fosses communes dans différentes zones de la région et la manière dont celles-ci mettent en évidence les modes d’action de la macrocriminalité sur le territoire.  

La disparition forcée comme instrument de « nécropouvoir » 

La disparition forcée ne se contente pas d’éliminer physiquement une personne, elle en fait un corps absent, suspendu entre la vie et la mort, effacé de l’ordre juridique et symbolique. En ce sens, le « nécropouvoir » ne se contente pas de tuer, mais efface, brouille et déshumanise la condition d’un individu. C’est pourquoi la disparition forcée est un dispositif qui opère dans des territoires marqués par l’impunité et où l’on gère la mort atroce, où certains corps sont traités comme jetables et superflus. 

Comme l’ont souligné diverses autrices telles que Sayak Valencia (2010) ou Ariadna Estévez (2022), le concept de nécropolitique formulé par Achille Mbembe (2011) constitue un outil théorique fondamental pour comprendre comment le pouvoir contemporain s’exerce à travers la production et la gestion de la mort. Contrairement aux formes de biopolitique décrites par Michel Foucault, centrées sur la régulation de la vie, Mbembe place au cœur de son analyse la manière dont certains régimes de pouvoir déterminent qui peut vivre et qui doit mourir, et comment certains corps sont condamnés à une mort sociale, civile ou physique.

Image 2. Patrouille dans la vallée de Juárez, dans l'État de Chihuahua. Source : Salvador Salazar Gutiérrez, août 2025.

Cette approche s'avère très utile pour aborder le phénomène de la disparition forcée, pratique qui incarne clairement les logiques du « nécropouvoir ». La disparition n’est pas seulement la négation du droit à la vie, mais aussi la suspension de tout statut juridique et humain de la personne, la transformant en un corps invisible, spectral, hors du cadre du deuil et de la justice. En ce sens, la disparition forcée ne représente pas seulement une technique répressive, mais une forme de gouvernement qui repose sur la terreur, l’impunité et la suspension de la reconnaissance de la vie d’une personne dont on ignore le lieu où elle se trouve et l’état.  

Dans le contexte actuel, le « nécropouvoir », outre le fait qu’il s’exerce à partir de l’État-nation, s’articule également avec des acteurs criminels, économiques et militaires qui font de la violence et de la spoliation un moyen de contrôle territorial et social. Au Mexique, où la disparition forcée est devenue une pratique systématique et généralisée, la notion de nécropolitique permet de mettre en lumière les façons dont le pouvoir non seulement tue, mais efface, réduit au silence et fragmente les communautés. Ainsi, aborder la question des disparitions sous l’angle de la nécropolitique nous permettra de comprendre comment les fosses clandestines sont l’expression de cette logique atroce et, en même temps, un point de référence essentiel pour appréhender les mécanismes actuels de déshumanisation et construire des cadres de mémoire, de vérité et de justice. 

Dans notre cas, sur la base d'une demande d'accès à l'information adressée au parquet général de l'État de Chihuahua en août 2024,6 Des informations ont été obtenues à partir du registre des dossiers des personnes disparues, de celles qui ont été retrouvées et de celles dont le cas a fait l'objet de poursuites judiciaires pour disparition forcée.   

Le tableau 1 présente les données relatives aux cas enregistrés entre janvier 2008 et juillet 2024. Comme on peut le constater, le parquet général de l’État de Chihuahua comptait à cette époque un total de 40 701 personnes disparues ou introuvables, dont plus de 80% étaient des hommes. En particulier, le Parquet spécialisé dans les enquêtes sur les violations des droits de l’homme et les disparitions forcées de l’État fait état de 41 cas qu’il considère comme des disparitions forcées. Cette donnée est importante car il s’agit de cas dans lesquels il a été établi, conformément à la Convention internationale des Nations unies pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées :  

l'arrestation, la détention, l'enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté commise par des agents de l'État ou par des personnes ou des groupes de personnes agissant avec l'autorisation, le soutien ou l’acquiescement de l’État, suivie du refus de reconnaître cette privation de liberté ou de la dissimulation du sort ou du lieu où se trouve la personne disparue, la soustrayant ainsi à la protection de la loi (onu, 2006). 

Tableau 1. Personnes disparues non retrouvées et retrouvées dans l'État de Chihuahua, de janvier 2008 à juillet 2024. Source : Élaboration de Salvador Salazar Gutiérrez et Vladimir Hernández Hernández à partir de données fournies par le Parquet général de l'État de Chihuahua. 

En ce qui concerne le Mexique, les implications de l'affaire de la disparition des 43 étudiants de l'école normale d'Ayotzinapa, dans l'État de Guerrero ; l'augmentation du nombre de personnes disparues sous les gouvernements de Felipe Calderón et d'Enrique Peña Nieto, la pression exercée par les associations de familles de personnes disparues, ainsi que l'arrêt rendu par la Cour interaméricaine des droits de l'homme (Cour idh) dans l'affaire Alvarado Espinoza contre l'État mexicain, a abouti, en novembre 2017, à la publication de la loi générale relative aux disparitions forcées, aux disparitions commises par des particuliers et au système de recherche des personnes.7 

Compte tenu de notre intérêt pour la région nord de Chihuahua, il est important de ne pas perdre de vue les implications liées à la participation directe d'agents de l'État aux disparitions forcées dans cette région, notamment dans l'affaire Alvarado Espinoza et autres contre le Mexique..8 Le 28 novembre 2018, la Cour idh, dont le siège se trouve à San José, au Costa Rica, a rendu son arrêt définitif dans cette affaire. Le document retrace le parcours judiciaire qui a duré neuf ans, engagé à la suite de la plainte déposée par des membres de la famille Alvarado auprès de diverses instances judiciaires de l’État mexicain. Cette plainte concerne la détention arbitraire et la disparition forcée de trois membres de la famille Alvarado, perpétrées par des éléments de l'armée liés à l'opération conjointe Chihuahua-Juárez, le 29 décembre 2009. 

L'arrêt montre comment, pendant la période de la soi-disant “ guerre contre le trafic de drogue ” lancée sous le gouvernement de Felipe Calderón et qui s'est poursuivie pendant les deux premières années du mandat d'Enrique Peña Nieto, des violations systématiques des droits de l’homme ont été commises par divers organismes de sécurité publique, des unités des forces armées, ainsi que par des instances chargées des procédures judiciaires. De manière générale, l’arrêt établit : 

La Cour a constaté que le renforcement de la participation de l’armée aux missions de sécurité publique constituait une tendance constante au Mexique depuis 2006. Dans ce contexte, le recours aux forces armées dans la lutte contre la délinquance est devenu une pratique courante grâce à la mise en œuvre des “ opérations conjointes ”, auxquelles participaient à la fois des policiers et des militaires. Et ce, sans qu’il ait été établi, aux fins de l’affaire en question, que les garanties relatives à la participation des forces armées aient été respectées, telles que le caractère exceptionnel, temporaire et strictement nécessaire de l’opération conjointe, ainsi qu’une réglementation et des protocoles d’intervention adéquats pour ces missions, ni leur contrôle, et les faits dénoncés ayant même été traités par la justice militaire pendant une période considérable. Au vu de l’analyse exposée, la Cour conclut que l’État mexicain est internationalement responsable de la disparition forcée de Nitza Paola Alvarado Espinoza, José Ángel Alvarado Herrera et Rocío Irene Alvarado Reyes, en violation des droits à la reconnaissance de la personnalité juridique, à la vie, à l’intégrité physique et à la liberté individuelle, établis respectivement conformément à la Convention américaine et à la Convention interaméricaine sur la disparition forcée des personnes (Extrait de l’arrêt, Cour idh, 2018 : 78). 

Dans l'ensemble, la résolution dénonce avec force diverses violations des droits de l'homme. Des droits tels que la reconnaissance de la personnalité juridique, le droit à la vie, à l'intégrité physique et à la liberté individuelle, ainsi que la liberté de circulation et de résidence, qui sont protégés par la Convention américaine relative aux droits de l'homme. Elle met notamment l'accent sur la violation inhérente à l'acte de disparition forcée, telle que prévue par la Convention interaméricaine sur la disparition forcée des personnes.9

La fosse clandestine : des micro-espaces d'exception 

Nous devons considérer que la présence de fosses communes clandestines dans diverses régions du pays constitue une preuve flagrante de crimes contre l'humanité (Ruiz Reyes, 2019).10 Elles sont clairement liées à des pratiques de terreur et de peur mises en œuvre par des groupes du crime organisé, en complicité avec des agents de l’État mexicain, depuis plusieurs décennies. Fabrizio Lorusso (2021) souligne que la notion de “ fosse clandestine ” au Mexique est devenue centrale dans le discours public, académique et juridique, notamment en raison de la crise des disparitions forcées et de l’émergence de collectifs de recherche. Il soutient que la notion de fosse clandestine n’est pas univoque : elle dépend du domaine disciplinaire (anthropologie, droit, criminologie, archéologie médico-légale) et des objectifs politiques, sociaux ou juridiques poursuivis par ceux qui l’utilisent.11 À cette fin, il propose la définition suivante : 

Une fosse clandestine peut être définie comme tout lieu dans lequel un ou plusieurs cadavres, des ossements et/ou des restes humains, de manière illégale, dans le but présumé de dissimuler le sort d’une ou plusieurs personnes, d’entraver ou de rendre impossible leur localisation et/ou leur identification, de détruire des preuves, ou encore, entre autres, d’empêcher les autorités d’enquêter ou de sanctionner les motifs et/ou les modalités de ces actes (Lorusso, 2021 : 156). 

Je considère que l’approche de Lorusso, dans l’ensemble, permet une réflexion plus approfondie et multidimensionnelle, car elle conçoit la fosse clandestine à la fois comme un lieu d’inhumation illégale et comme un espace marqué par de graves violations des droits de l’homme ainsi que par des conflits sociaux et politiques autour de la mémoire et de la justice. Ce ne sont pas seulement des éléments de preuve médico-légaux, mais aussi des éléments qui mettent en évidence la violence structurelle et la crise humanitaire auxquelles nous sommes confrontés. 

Le rapport Violence et terreur : découvertes concernant des fosses communes au Mexique montre que la découverte de fosses clandestines est devenue un phénomène structurel de la violence dans le pays, directement lié aux disparitions forcées, aux exécutions extrajudiciaires et à la torture. Dans son étude, qui couvre plusieurs États pour la période 2009-2014, durant laquelle le pays a connu des pics de violence homicide, il démontre que l'inhumation clandestine s'inscrit dans un schéma systématique d'extermination et de dissimulation. Le texte souligne que chaque fosse clandestine constitue non seulement un lieu de mort, mais aussi un espace d’impunité et de déni des droits, où se concrétisent de multiples violations graves de la dignité humaine : “ La découverte de fosses clandestines reflète, d’une part, les différents schémas de violence propres aux États et aux municipalités du pays et, d’autre part, le manque de capacités institutionnelles et de volonté politique des différents niveaux de gouvernement pour retrouver, enregistrer et identifier les corps des personnes dont les droits ont été totalement bafoués ” (González Núñez et Chávez Vargas, 2017 : 15). 

Image 3. Opération de recherche dans la vallée de Juárez, au Chihuahua. Source : Salvador Salazar Gutiérrez, août 2025.

Comme le montre l'étude, cette pratique du « nécropouvoir » n'est pas l'apanage de la région nord de Chihuahua, puisqu'il s'agit d'une pratique systématique de contrôle et de domination sur des territoires fondée sur la peur et les disparitions forcées. D’autre part, ces pratiques sont également utilisées dans le but de réprimer la résistance, de discipliner la société et de consolider le pouvoir par la peur. D’après Mbembe (2011), le « nécropouvoir » se définit comme la capacité de l’État et d’autres acteurs à exercer un contrôle absolu sur la vie et la mort des individus, en déterminant quels corps peuvent être éliminés sans conséquences juridiques ni morales. En ce sens, nous partons du principe que les fosses clandestines fonctionnent comme des lieux de disparition forcée, incarnant la décision souveraine sur la vie et la mort de groupes considérés comme dangereux ou en situation de vulnérabilité.  

Ainsi, la dimension territoriale revêt une importance capitale pour la compréhension de ce phénomène. Rodolfo Gamiño Muñoz (2021) propose la catégorie des « micro-espaces d’exception » pour analyser comment certains territoires marqués par les disparitions forcées se configurent comme des zones suspendues de l’ordre juridique et social, où l’État délègue ou abandonne sa souveraineté, tout en conservant une présence sélective, punitive ou symbolique. À partir de l’étude de fosses communes clandestines et de camps d’extermination situés dans différentes régions du pays, Gamiño explique comment ces espaces échappent non seulement à la légalité, mais sont aussi activement produits par des logiques étatiques d’exclusion et de nécropolitique. Pour cet auteur, les micro-espaces d’exception se caractérisent par leur invisibilité apparente, car ils s’inscrivent dans le quotidien : sur des terrains abandonnés, au bord des routes ou dans des zones périphériques, mais ils fonctionnent comme des dispositifs de mort et de spoliation. L’existence de ces micro-espaces, comme nous le verrons plus loin, vise tant à éliminer physiquement la dissidence qu’à instaurer un système de violence structurelle qui paralyse la société par la peur et l’incertitude.12

En Amérique latine, les dictatures militaires de la seconde moitié du siècle xx ont mis en place le recours systématique aux disparitions forcées et aux fosses communes comme méthode de répression politique. En Argentine, pendant la dictature de 1976 à 1983, le Plan Condor a mis en place un réseau de coopération répressive entre les régimes militaires de la région, entraînant la disparition d’environ 30 000 personnes (Verbitsky, 1995). Le Chili, sous le régime de Pinochet, a recouru à des stratégies similaires, notamment dans des cas tels que ceux de Pisagua et du Patio 29, où des centaines d’opposants ont été enterrés dans des fosses clandestines (Stern, 2010). Au Mexique, la découverte de fosses communes au XIXe siècle xxi Il a été associé à la violence liée au trafic de drogue et à la complicité de l’État dans les disparitions forcées (González Rodríguez, 2012).  

Carolina Robledo (2020) avance que les fosses communes symbolisent la disparition physique des corps et, en même temps, une forme de spoliation territoriale, dans laquelle la terreur devient une stratégie de réorganisation sociale et de contrôle des communautés. La localisation des fosses clandestines obéit à des logiques spatiales d’exclusion et de marginalisation, renforcées par l’État et les groupes criminels dans une symbiose de pouvoir nécropolitique. En ce sens, Fabrizio Lorusso (2021) soutient que, dans le cas du Mexique, la prolifération des fosses clandestines illustre un phénomène de gouvernementalité nécropolitique, dans lequel la disparition et la mort s’intègrent aux dynamiques économiques et politiques du pays. L’impunité et l’absence d’enquêtes sur ces crimes consolident un système de violence structurelle qui utilise la peur comme mécanisme de contrôle social. 

D’autre part, nous ne pouvons pas ignorer, comme le souligne Diana Tello (2021), le traumatisme vécu par les proches des personnes disparues, en particulier les mères, lorsqu’elles passent de l’espoir de retrouver leurs proches vivants à la douloureuse acceptation de les rechercher dans des fosses clandestines. Tello fait valoir que ce glissement n’est pas seulement émotionnel, mais aussi profondément politique et épistémique : il implique d’apprendre à s’approprier le langage médico-légal, à négocier avec les institutions étatiques et à redonner un sens au corps de l’enfant en tant que trace pouvant être exhumée et reconstituée (Tello, 2017 : 15). L’auteure souligne comment ce processus bouleverse les notions conventionnelles du deuil, puisqu’il se vit sans corps, sans conclusion et dans une logique de revictimisation constante de la part de l’État. De plus, il est intéressant de noter l’accent mis sur la production de savoirs situés par les mères en quête de leurs enfants, qui, dans leur action quotidienne, deviennent des expertes du territoire, des preuves et des technologies de la douleur, dépassant ainsi le rôle qui leur est attribué de victimes passives. 

D’une manière générale, on peut considérer que l’utilisation de fosses clandestines comme outil de terreur s’inscrit dans une logique de « nécro-pouvoir » dans laquelle des agents de l’État mexicain, de connivence avec des réseaux de grande criminalité, décident quels corps doivent être éliminés sans aucune conséquence juridique ni morale. La disparition forcée et l'inhumation illégale des victimes visent non seulement à exterminer une personne, mais aussi à générer un traumatisme collectif qui paralyse la société par la peur et qui s'incarne dans le territoire comme une logique de domination, ce que Rossana Reguillo (2021) appelle la « nécro-machine ».13

Paysage marqué par une violence atroce. Fosses communes dans le nord de Chihuahua 

N'oublions pas que le phénomène des disparitions forcées dans l'État de Chihuahua remonte à très longtemps. Depuis les années 70 du siècle xx, dans le contexte de ce qu’on a appelé la “ guerre sale ”, les cas de disparitions orchestrées par des agents de l’État étaient monnaie courante dans cette région du pays (Quintana, 2013). Une politique répressive à l’encontre de la dissidence de cette époque, qui a trouvé son expression la plus visible dans la disparition et l’assassinat de membres de la Ligue communiste du 23 septembre.14 L'appareil répressif de l'État de l'époque, en coordination avec les forces de police et militaires, fonctionnait selon une logique de contre-insurrection visant à étouffer toute dissidence politique par la terreur. Au cours de cette période, Chihuahua est devenu un territoire où ont été expérimentées des formes de violence institutionnelle qui ont marqué la mémoire collective et créé des précédents en matière d’impunité et de contrôle social. 

 Au-delà de ce contexte, notre intérêt porte sur la manière dont ont été mises au jour, ces dernières années, des fosses clandestines liées à des territoires disputés par le crime organisé. Ce phénomène a pris de l'importance en raison du nombre élevé de sites recensés depuis 2008, en tenant compte, bien sûr, du lancement de l’Opération conjointe Chihuahua dans le cadre de la “ guerre contre le trafic de drogue ” menée par Felipe Calderón, ainsi que du contrôle que les groupes criminels ont établi dans diverses régions du nord de l’État. Il ne faut pas perdre de vue que le phénomène de la découverte de corps présentant des signes de violence, dans des lieux inhabités ou sur des terrains abandonnés, s’inscrit dans cette période. Il est important de ne pas perdre de vue le phénomène du féminicide systémique, qui illustre clairement comment, au cours des dernières décennies, une violence atroce s’est développée à l’encontre des corps, en particulier ceux des femmes à Ciudad Juárez.15

En ce qui concerne le registre que le Parquet général de l'État a constitué concernant les lieux où des sépultures clandestines ont été découvertes, le tableau 2 indique le nombre de cas recensés au cours de la période étudiée. 

Tableau 2. Nombre de sites où des sépultures clandestines ont été découvertes Source : Élaboré par Salvador Salazar Gutiérrez et Vladimir Hernández Hernández à partir d'informations fournies par le parquet général de l'État de Chihuahua, de janvier 2008 à décembre 2024. 

Le registre tenu par le Parquet général de l'État, qui recense les cas de fosses clandestines localisées et fouillées afin de récupérer des restes humains dans le but d'identifier des personnes disparues non retrouvées, permet de constater l'augmentation du nombre de ces incidents. Grâce à une demande d'accès à l'information,16 Nous présenterons ci-après les données relatives au nombre de sites d'inhumation clandestins, ainsi qu'au nombre de fosses situées sur ces sites, en tenant également compte du nombre de personnes recensées et identifiées au cours de la période allant de janvier 2008 à décembre 2024. 

Même si nous nous concentrons sur le nord de l'État, il serait utile de ne pas perdre de vue la répartition des fosses clandestines et le nombre de corps et de restes osseux recensés dans d'autres communes de Chihuahua. Par exemple, dans la région centrale, la ville de Chihuahua se distingue avec un total de 55 fosses clandestines et 65 enregistrements de restes osseux ; Cuauhtémoc, avec 28 fosses et 35 cas de restes osseux recensés ; et Aldama, avec 15 fosses et 21 cas de restes osseux recensés. Dans la région sud et montagneuse (ouest), on trouve les communes de Bocoyna, avec 12 fosses clandestines et 16 cas de restes osseux recensés ; Guachochi, avec 12 fosses clandestines et 19 cas de restes osseux recensés ; Guerrero, avec 12 fosses clandestines et 21 cas d’ossements recensés ; Urique, avec 10 fosses clandestines et 18 cas d’ossements recensés ; et Hidalgo del Parral, avec 11 fosses clandestines et 11 cas d’ossements recensés.  

Image 4. Opération de recherche dans la vallée de Juárez, dans l'État de Chihuahua. Source : Salvador Salazar Gutiérrez, octobre 2025.

Il convient de souligner que, pour cette période, les signalements de fosses clandestines se concentrent dans la région de Ciudad Juárez et de la Vallée de Juárez, qui représente plus de la moitié du nombre total de cas recensés au cours de la période étudiée.  

Comme on peut le constater, dans la commune de Juárez – qui englobe Ciudad Juárez et quelques petites localités de la vallée de Juárez –, on recense 190 lieux d’inhumation, avec un total de 225 fosses clandestines situées sur ces sites. En ce qui concerne les découvertes, le tableau 3 montre que 381 squelettes ou cadavres ont été enregistrés dans le système, parmi lesquels seuls 221 individus ont pu être identifiés. Ce chiffre augmente considérablement si l’on prend en compte les trois communes qui composent la région de la vallée de Juárez – Juárez, Guadalupe et Praxedis G. Guerrero –, puis on observe un registre de 234 sites d'inhumation, avec un total de 281 fosses clandestines, dans lesquelles ont été recensés 459 squelettes ou cadavres, parmi lesquels 264 individus ont pu être identifiés.  

Tableau 3. Cas recensés de lieux d'inhumation et de fosses clandestines  
* Il est important de noter qu'un site d'inhumation est l'endroit où des ossements ou des restes osseux ont été découverts, et qu'un de ces sites peut comporter une ou plusieurs fosses clandestines. C'est pourquoi le tableau montre que, dans certaines communes, le nombre de sites est inférieur au nombre total de fosses localisées.
Source : Élaboration de Salvador Salazar Gutiérrez et Vladimir Hernández Hernández à partir des informations fournies par le parquet général de l'État de Chihuahua et les municipalités de la région nord, du 1er janvier 2008 au 15 mars 2024. 

Cette prolifération effrénée de cas ne peut être comprise sans tenir compte de la crise d’impunité, de l’insécurité et de la recrudescence de la violence atroce qui ont frappé la région. La prolifération des fosses communes, outre qu’elle met en évidence l’ampleur de l’horreur, reflète également la fracture du tissu social et l’absence de mécanismes judiciaires efficaces. Selon les propos d’un membre du cdh Étape du Nord : 

La question des disparitions, avec la découverte de fosses clandestines, soulèverait la possibilité qu’il s’agisse de cas de travail forcé et de recrutement ; or, ce que nous avons constaté lors de la découverte de ces fosses, c’est que cela se produit dans des zones où les autorités n’exercent aucun contrôle sur le territoire. Des zones où des groupes criminels ont coopté des populations, parfois même des populations entières, et travaillent en étroite collaboration avec les autorités, non seulement par leur acquiescement, mais aussi par la participation d’éléments des forces de police à la commission de ces crimes, y compris en matière d’omissions ou d’entraves aux enquêtes sur les cas de disparitions de personnes. Dans des zones comme Palomas ou la Vallée de Juárez, qui sont des zones rurales contrairement à Ciudad Juárez, il est plus qu’évident que les autorités ont eu une implication directe. Ce à quoi nous assistons, c’est un abandon institutionnel, un abandon délibérément orchestré pour favoriser ou permettre aux groupes criminels de s’emparer de ces territoires (Entretien avec un membre du cdh Paso del Norte, le 9 juin 2025).  

La complicité entre les autorités, en particulier les organisations chargées des missions de sécurité publique, est l’un des facteurs qui permettent d’expliquer l’augmentation des cas de disparitions forcées dans la région. De plus, la militarisation de la sécurité publique, comme ce fut le cas tant lors de l’Opération conjointe Chihuahua de 2008 à 2013 que lors de l’opération « Frontera Segura » en 2019, loin de contenir la violence, a contribué à la normalisation de pratiques atroces telles que les disparitions forcées, facilitant la dissimulation systématique des corps dans des zones rurales et difficiles d’accès. Cette crise humanitaire est aggravée par la négligence de l’État dans la recherche et l’identification des victimes, ce qui perpétue la souffrance des familles et renforce un climat de terreur et d’impunité qui empêche la reconstruction de la mémoire collective et la revendication de la justice.  

Le tableau 4 présente le cas de la municipalité de Juárez, où l’on constate clairement l’existence d’une corrélation entre le nombre de squelettes-cadavres retrouvés sur les sites d’inhumation, qui est principalement liée à la période de mise en œuvre de l’Opération conjointe Chihuahua entre 2008 et 2012 ; cependant, ce phénomène n’est pas propre à cette période, car il faut garder à l’esprit qu’au cours des six dernières années, on observe à nouveau des pics dans le nombre de découvertes, liés avant tout au contrôle que les groupes criminels ont pris sur la région.

Tableau 4. Nombre de lieux d'inhumation, de fosses clandestines et de squelettes
dans la commune de Juárez, dans l'État de Chihuahua, pour la période allant de 2008 à 2023.

Une manifestation de violence atroce. Découvertes récentes à El Willy 

Nous ne voulons pas passer sous silence la découverte de fosses clandestines dans la communauté connue sous le nom d'El Willy, à Casas Grandes, dans l'État de Chihuahua.17 Une affaire qui représente non seulement un fait d’horreur accablant, mais aussi une radiographie des mécanismes d’extermination qui opèrent dans le pays selon la logique du « nécropouvoir », dans laquelle le corps disparu devient l’objet d’un conflit symbolique, politique et territorial. Dans une région marquée par la collusion entre le crime organisé et des acteurs de l’État,18 La découverte d'au moins 76 squelettes humains dans un ranch caché au cœur des montagnes de la Sierra du nord-ouest de Chihuahua met en lumière la gravité de la crise d'impunité et de défaillance des institutions qui favorise et perpétue ces formes de barbarie. 

Selon des informations officielles et des articles de presse,19 La découverte à El Willy a été rendue possible grâce à la collaboration d'un informateur basé aux États-Unis, ce qui révèle en soi l'absence de mécanismes internes efficaces d'enquête et de prévention. Les travaux d'exhumation, lancés en janvier 2025 par le parquet général de l'État de Chihuahua, en collaboration avec la Commission locale de recherche ainsi que des membres de la Garde nationale et de l’armée, mettent en évidence un schéma systématique de dissimulation de corps, vraisemblablement le fait du groupe criminel La Línea, branche armée du cartel de Juárez. Les victimes, dont beaucoup n’ont toujours pas été identifiées, présentaient des signes de violence extrême : mutilations, démembrements et traces de torture. Ce niveau de cruauté n’est pas seulement une forme d’élimination physique, mais aussi une stratégie de domination symbolique sur des communautés entières. La réaction des associations de familles de personnes disparues, aux côtés des organisations de défense des droits de l’homme, a été immédiate : elles ont exigé que l’identité des personnes enterrées à cet endroit soit établie, ainsi que le contexte et les raisons pour lesquelles elles ont été assassinées et enterrées à cet endroit.20

À El Willy, le procureur régional nous a indiqué qu’il y avait des jeunes qui se consacraient au nettoyage des pare-brise, qui avaient également été recrutés de manière, il faut le préciser, forcée, et qu’ils se trouvaient au ranch El Willy. L’identité de toutes les personnes localisées sur place au ranch n’a pas été établie ; nous ne savons pas avec certitude si toutes les personnes qui ont été enterrées sont des opposants au groupe criminel ou s’il s’agit de personnes qui ne répondaient pas à tous les critères de recrutement et qui ont été tuées sur place. Selon des informations, principalement d’origine journalistique, il s’agirait de personnes qui tentent de pénétrer dans la zone sans autorisation, dans le but d’y travailler comme transporteurs, et qui disparaissent ensuite en cours de route. D’après certains entretiens avec des survivants, comme en témoigne l’un des dossiers que nous traitons au Centre, on peut penser qu’il s’agissait bel et bien de travail forcé destiné à les transformer en tueurs à gages (Entretien avec un membre du cdh Paso del Norte, le 7 juin 2025).

Dossiers en cours traités par le cdh Dans le cadre de l'enquête sur les disparitions de jeunes, Paso del Norte a révélé que le ranch servait de centre d'extermination.21 Son emplacement, dans une zone boisée difficile d'accès, lui a permis de fonctionner pendant des années sans aucune intervention des agents de l'État. Ce type d'espaces constitue des micro-espaces d'exception, où la mort atroce devient un instrument visant à discipliner et à fragmenter le tissu social. Dans ces territoires marqués par l’abandon institutionnel et la violence impunie, la disparition forcée devient une pratique quotidienne, non pas comme un excès du crime organisé, mais comme une stratégie structurelle de contrôle des populations. L’affaire « El Willy » met en outre en évidence la complicité active des forces de police. Le démantèlement de la police municipale de Nuevo Casas Grandes, après la découverte de son implication directe dans des disparitions forcées et de sa collusion avec des groupes criminels de la région, n’est que la partie émergée de l’iceberg d’un réseau bien plus vaste. Ce qui est alarmant, c’est la corruption institutionnelle et la banalisation de la terreur comme moyen de contrôle territorial dans de vastes régions de l’État de Chihuahua, notamment dans les zones montagneuses et rurales, où les structures de l’État se présentent comme des alliés du crime plutôt que comme des garants des droits. 

Cette découverte prend encore plus d’importance si on la replace dans le contexte plus large de la crise des disparitions dans l’État. Comme nous l’avons vu plus haut, entre 2008 et 2024, 504 fosses ont été recensées sur 411 sites d’inhumation clandestine à Chihuahua, avec au moins 811 squelettes exhumés, dont seulement 505 ont été identifiés. La région nord – qui comprend Ciudad Juárez, la vallée de Juárez et des communes telles que Guadalupe, Ascensión et Praxedis G. Guerrero – concentre plus de la moitié de ces découvertes. Toutefois, les communes de montagne telles que Casas Grandes affichent également une augmentation alarmante, ce qui confirme que la violence ne se limite plus aux zones urbaines mais s’étend désormais vers des zones périphériques, où la présence de l’État est faible ou contrôlée par des acteurs criminels. 

Ce déplacement de la violence vers les montagnes et les zones rurales s'explique par des facteurs structurels. D'une part, la militarisation de la sécurité publique, avec des stratégies telles que l'« Operativo Conjunto Chihuahua » (2008-2012), mais aussi le plan de militarisation de la frontière nord mené par la Garde nationale et mis en œuvre sous le gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador, ont favorisé un redéploiement du crime organisé, le poussant vers des territoires moins surveillés et où la présence de l’État mexicain est encore balbutiante. D’autre part, l’État mexicain a systématiquement échoué à mettre en place des mécanismes de recherche efficaces et des politiques de prévention.

Il faut être clair : les cas de personnes disparues à Ciudad Juárez, Casas Grandes, Ascensión ou dans la vallée de Juárez sont le résultat de l'inaction et de l'absence de l'État mexicain, qui n'a pas su s'attaquer à la racine du problème. On installe certes des barrages militaires ou de police d’État, on parle d’opérations coordonnées, mais au final, ces actions semblent davantage viser à dissimuler ou à couvrir les agissements des groupes criminels de la région, qui s’en prennent violemment aux populations (Entretien avec un membre du cdh Paso del Norte, le 9 juin 2025).

Dans de nombreux cas, comme à El Willy, les recherches ne sont lancées que lorsqu’il y a une pression internationale ou une intervention d’acteurs extérieurs, ce qui témoigne du désintérêt des institutions pour s’attaquer à une problématique qui a été réduite à des chiffres et à la bureaucratie médico-légale. Dans ce contexte, les événements survenus à El Willy interpellent non seulement les institutions chargées de rendre justice, mais aussi les discours nationaux sur la sécurité, la gouvernance et les droits de l’homme. Cette découverte doit être interprétée comme un avertissement quant aux limites de l’État et à la nécessité urgente de repenser les politiques publiques dans une perspective de droits, de mémoire et de réparation. La récupération et l’identification des corps, plus qu’une simple procédure médico-légale, constituent un acte politique de restitution de la dignité. Chaque squelette retrouvé est un corps qui réclame de faire à nouveau partie de l’humain, du visible, du narrable. 

De plus, cette affaire met en lumière l’importance de l’action collective et de la mobilisation populaire. Sans la persévérance des familles à la recherche de leurs proches, des organisations civiles telles que le Centre des droits de l’homme « Paso del Norte » et des médias indépendants, bon nombre de ces crimes resteraient dans l’ombre. D’une manière générale, la découverte faite à El Willy est le symptôme d’une situation préoccupante : la normalisation de l’horreur comme mode de gestion du territoire. Il ne suffit pas de recenser les fosses communes, il est indispensable de démanteler les structures d’impunité qui les rendent possibles. La crise des disparitions forcées au Chihuahua, notamment dans le nord et la région montagneuse, exige non seulement une justice légale, mais aussi une transformation radicale des conditions qui permettent que des corps humains soient traités comme des déchets. 

Des grammaires de la violence atroce 

Les cas de fosses communes clandestines dans des contextes de violence atroce, tels que ceux exposés ci-dessus, impliquent de les reconnaître comme des lieux d'extermination et des dispositifs pédagogiques de la cruauté (Segato, 2018). Elles incarnent une leçon brutale : celle selon laquelle certains corps peuvent être éliminés sans laisser de traces, sans nom et sans deuil. Elles deviennent un dispositif qui, par la terreur, énonce un message : celui de vies qui n’ont aucune importance et de corps réduits à l’état de déchets. Loin d’être simplement un lieu où l’on dépose un corps anéanti, les fosses communes sont des artefacts symboliques qui transmettent des messages de contrôle, de domination et de peur. Dans ce contexte, la violence extrême qui se traduit par l’émergence de ces micro-espaces d’exception devient un langage performatif du pouvoir, visant à façonner des subjectivités terrifiées et à réorganiser l’ordre spatial et social. 

Dans le même ordre d’idées, la violence dans des contextes de décomposition institutionnelle et de crise civilisationnelle prend des formes spectaculaires qui visent non seulement à détruire physiquement ses victimes, mais aussi à transmettre un message : discipliner le corps social, mettre en garde, redéfinir les limites du tolérable (Reguillo, 2013). Dans cette optique, les fosses clandestines ne doivent pas être analysées uniquement sous l’angle de leur fonction instrumentale liée à la dissimulation ou à la dissolution du corps, mais aussi sous celui de leur capacité sémiotique : elles véhiculent un message de contrôle et de domination sur un territoire où “ il n’y a pas d’issue possible ”. Il apparaît clairement qu’il s’agit d’inscriptions territoriales de la terreur, de marques d’une souveraineté criminelle qui agit, avec ou sans la complicité de l’État, dans des zones particulières afin d’effrayer la population. La fosse n’est donc pas seulement une tranchée ou une trace dans la terre, c’est un acte de parole violent (Reguillo, 2013), une énonciation sans mots qui dit : ici, le pouvoir peut effacer, éliminer, réduire au silence. 

Image 5. Patrouille dans la vallée de Juárez, dans l'État de Chihuahua. Source : Salvador Salazar Gutiérrez, mars 2025.

La manière dont les corps sont déposés dans les fosses clandestines s'inscrit également dans un circuit d'énonciation où le message se traduit par des lieux où l'on peut agir par le biais de la peur. C’est là qu’une pédagogie de la cruauté s’articule autour de micro-espaces d’exception : la géographie elle-même devient le théâtre de l’horreur et les corps disparus sont utilisés comme dispositifs d’enseignement symbolique pour susciter la peur et la crainte au sein de la population, afin d’éroder ainsi le tissu social communautaire. Cette pédagogie n’est ni abstraite ni diffuse ; elle s’exerce sur des corps concrets, au sein de communautés spécifiques, sur leurs territoires, produisant des effets tant matériels qu’imaginaires.  

La terreur fonctionne comme un outil pédagogique qui montre ce qui peut arriver si l’on franchit les limites imposées par les acteurs violents – qu’il s’agisse de criminels, des pouvoirs publics ou d’une combinaison des deux. Comme le souligne Rossana Reguillo (2021), la peur cesse d’être une émotion individuelle pour devenir une technologie de gouvernement qui organise les comportements, les déplacements et les liens sociaux. Dans les territoires marqués par les disparitions forcées, la peur empêche de circuler, de parler, de dénoncer, de chercher ; mais surtout, elle paralyse le corps collectif et fragmente le tissu communautaire. Il est important de partir du principe que la découverte d’une fosse clandestine n’est pas seulement un événement médico-légal, mais un événement politique, communicationnel et territorial. Chaque corps retrouvé – ou les restes d’un squelette non identifié – constitue une inscription qui en dit long sur le pouvoir, sur la place qu’occupe une vie dans la cartographie de la domination et du déni. 

Au-delà du simple décompte des corps, les fosses communes constituent l’expression ultime d’une violence qui dépouille l’individu de toute condition politique et le réduit à l’état de déchet. Ces corps sans nom, en décomposition, fragmentés, sont les témoins silencieux d’une guerre non déclarée mais permanente, dans laquelle la disparition est à la fois une punition et un avertissement. La fosse commune est, en ce sens, un dispositif de mémoire inversée : son but est d’effacer toute trace du crime, même si, une fois découverte, elle révèle avec une clarté brutale les mécanismes de la violence étatique et parastatale. Dans ces micro-espaces d’exception, à la lisière de la légalité et de la cruauté, les corps brutalement assassinés et non identifiés qui gisent dans des fosses clandestines constituent l’un des signes les plus radicaux de la décomposition de l’ordre juridique et politique contemporain.  

Les territoires touchés par les disparitions forcées, où l’État suspend l’ordre juridique et social, permettent à la violence de s’exercer de manière sélective et systématique. Ces espaces, où se côtoient fosses communes, camps d'entraînement ou camps d'extermination, se caractérisent par leur relative invisibilité et leur intégration dans le quotidien, mais fonctionnent comme des dispositifs de mort et de dépossession. Loin de représenter de simples lieux d’exécution d’un crime, ce sont des espaces où les corps abandonnés sont la manifestation matérielle d’une opération souveraine qui a dépouillé le sujet de toute condition politique, juridique et symbolique.  

Chaque squelette retrouvé, sans identité, sans deuil, sans histoire, témoigne d’une forme de gouvernement qui non seulement permet la mort, mais la gère dans le cadre de sa logique de gouvernance des territoires. Les corps non identifiés découverts sur ces sites sont les vestiges d’une condition humaine en suspens. Ce ne sont pas des cadavres pouvant être rattachés à un sujet biographique, car, bien souvent, ils n’ont pas la possibilité d’accéder à un rite funéraire. Ce sont des déchets, des restes de corps dont l’inscription dans l’ordre symbolique a été radicalement interrompue. Le corps-déchet n’est pas simplement le résultat matériel de la mort, mais l’effet d’une souveraineté macrocriminelle qui opère à travers les sphères juridique, policière et économique, caractérisant la domination du nécropouvoir. Un corps a été soustrait au circuit de la reconnaissance, expulsé du champ du vivable et du pleurable. Sa condition de clandestinité, au sens où il est dépourvu de tout processus d’identification, montre qu’il s’agit d’une vie non seulement susceptible d’être tuée, mais aussi d’une vie qui a déjà perdu sa capacité à signifier et à être reconnue au sein d’une communauté politique. 

Fermeture 

Le phénomène des fosses clandestines dans le nord de Chihuahua apparaît comme l’une des manifestations les plus brutales et systématiques de la violence atroce qui sévit au Mexique depuis deux décennies. Tout au long de cet ouvrage, il a été avancé que ces fosses ne constituent pas des événements isolés ni ne sont exclusivement imputables aux agissements du crime organisé. Au contraire, elles constituent les dispositifs matériels d’un régime nécropolitique qui utilise la mort comme moyen de contrôle territorial, de discipline sociale et de musellement politique, dans lequel s’opère une complicité entre des acteurs macrocriminels et l’État mexicain. 

Loin d’être de simples lieux de dépôt de corps, les fosses communes incarnent une pédagogie qui redéfinit l’espace social, le lien communautaire et la possibilité même de la vie en tant que projet collectif. L’analyse régionale des données obtenues grâce à des demandes d’accès à l’information adressées au parquet général de l’État de Chihuahua, ainsi que la mise au jour de découvertes telles que celles du ranch El Willy, permettent de mesurer l’ampleur de la tragédie et de mettre en évidence les schémas structurels qui la sous-tendent : militarisation de la sécurité publique, collusion des autorités civiles et militaires avec les réseaux criminels, négligence et impunité institutionnelles dans l’identification des corps, ainsi que revictimisation des proches qui, face à l’abandon de l’État, se transforment en « chercheuses » dans des territoires d’horreur. À travers une analyse qui articule chiffres, témoignages, cadres juridiques et interprétations théoriques, cet article a cherché à mettre en lumière la manière dont les disparitions forcées s’ancrent dans les zones frontalières sous l’emprise d’une logique d’impunité, de précarisation de la vie et d’exclusion sociale, comme en témoigne la présence croissante de fosses clandestines. 

La catégorie des « micro-espaces d'exception » permet de comprendre que la disparition forcée n'est pas seulement une technique répressive, mais une forme de gouvernement qui s'exerce sur des territoires concrets. Des zones soustraites à l’ordre juridique, où l’État renonce à exercer sa pleine souveraineté et permet l’exercice de formes de violence meurtrière orchestrées par des acteurs criminels. Ces espaces, souvent invisibles, font partie du paysage quotidien : zones rurales isolées, lieux urbains abandonnés, bois ou terrains vagues. C’est là que s’exerce une souveraineté criminelle qui allie le contrôle du territoire à l’élimination des corps.  

Cette dimension territoriale de l’atroce témoigne d’une crise de présence institutionnelle de la part de l’État mexicain. La stratégie de politique répressive qui a caractérisé les récentes administrations fédérales et étatiques a constitué un élément supplémentaire des logiques de dissimulation qui favorisent ces paysages d’horreur dans la région. Les mécanismes de cooptation volontaire ou involontaire dans les lieux de recrutement, en particulier les preuves montrant comment ces lieux se transforment en lieux d’extermination, constituent une preuve irréfutable d’un effondrement tant institutionnel que social, dans la mesure où ils banalisent ces phénomènes et les présentent comme quelque chose de courant et de quotidien dans nos vies. Il est étonnant que, malgré les niveaux élevés de violence vécus au quotidien, il n’existe pas de revendication sociale large et cohérente qui clame avec fermeté “ Ça suffit ! ”. Cette préoccupation reste d’actualité et, dans ce contexte, le monde universitaire ne peut se soustraire à sa responsabilité : apporter des clés de lecture pour comprendre ce qui se passe, une tâche qui reste urgente. 

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Salvador Salazar Gutiérrez est titulaire d'un doctorat en sciences sociales de l'université iteso, membre du snii niveau ii, son domaine de recherche : les cultures des jeunes et les processus socioculturels à la frontière nord. salvador.salazar@uacj.mx

Vladimir Hernández Hernández Il est titulaire d'un doctorat en sciences sociales, avec une spécialisation en études régionales, délivré par El Colegio de la Frontera Norte, et membre du snii niveau ii, son domaine de recherche : analyse urbaine et territoriale. vladimir.hernandez@uacj.mx

 

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