Briser les paradigmes : l'ex-voto, un patrimoine en résistance et en mutation

Réception : 1er mai 2026

Acceptation : 3 mai 2026

Le dossier “ Briser les paradigmes : l’ex-voto, un patrimoine en résistance et en mutation ”, inclus dans ce nouveau numéro de Encartes, est le fruit des exposés et des débats qui ont eu lieu lors du colloque international “ L’ex-voto : un patrimoine en mouvement ”,1 qui s'est déroulé les 10, 11 et 12 janvier 2024 à la Maison de la France à Mexico, dans le cadre du irn miracle (Mobilité internationale de la recherche autour des liens et des limites de l'ex-voto).2 Ce réseau rassemble plusieurs équipes de spécialistes qui participent à la redynamisation des recherches menées ces dernières années sur l'ex-voto, à partir d'une approche multidisciplinaire associant l'anthropologie, l'histoire et l'histoire de l'art, la sociologie et la muséologie. Cette dynamique répond, en partie, aux défis d'ordre épistémologique et disciplinaire que pose la perspective d'étude centrée sur la culture matérielle pour les sciences humaines et sociales.

Circulation, interrelation et subversion

La mondialisation s'accompagne d'une intensification des flux de biens et de personnes, accentuée par les circulations via les médias numériques. C'est dans ce contexte que se développent les visuel, matériel et études culturelles du côté anglo-saxon, qui modifient le regard porté sur les images et les objets en analysant leur circulation et leur matérialité. C’est pourquoi l’intérêt porté à la vie des objets (Kopytoff, 1990), à leur agency (Gell, 1998) et aux pouvoirs des images (Freedberg, 2004) n’est pas étranger au renouveau des recherches menées sur l’ex-voto au cours de ces vingt dernières années. En effet, l’approche anthropologique des images rompt avec une réception fondée sur le sens visuel pour s’intéresser aux usages qui en sont faits, grâce à l’étude des interactions qu’elles suscitent. Du côté français, tant l’anthropologie que la sociologie ont connu un changement de paradigme important ces dernières années, l’accent étant mis sur les interactions entre les humains et les non-humains.3

Or, l’ex-voto se présente comme un objet d’étude particulièrement heuristique, dans la mesure où son analyse permet de mobiliser les notions de circulation, de biographie de l’objet, d’agence et de pouvoir attribuées aux choses. La pratique votive se manifeste comme la promesse d’un don fait à une puissance supérieure en échange de son intercession favorable. Dans cette relation établie entre l’humain et le non-humain, l’ex-voto fonctionne comme un agent de liaison qui se matérialise sous des formes très variées. L’Amérique latine constitue un champ de recherche particulièrement fécond en matière de pratiques et d’usages votifs. Il en résulte une matérialité foisonnante, éclectique et massive, qui revêt des formes votives traditionnelles, mais en crée également de nouvelles, ce qui souligne le caractère à la fois pérenne et mobile de l’ex-voto. Cette abondance matérielle fait de l’ex-voto un objet privilégié pour l’étude des interrelations. De par ses circulations, l’ex-voto fait interagir des catégories que nous avons coutume de séparer : humain/non humain, individuel/collectif, culture savante/culture populaire, religion/esthétique, tradition/innovation (Fabre, Perrée et De la Torre, 2021 : 49), et son étude permet de mettre en lumière des relations plutôt que des oppositions.

Les quatre articles réunis dans ce dossier témoignent de cette dynamique relationnelle qui bouscule les paradigmes auxquels nous avons coutume de nous référer. Ainsi, l’analyse de Patricia Fogelman montre comment l’édifice votif de la cathédrale de Luján articule le profane et le religieux dans les domaines de la politique et de l’économie. De son côté, l’étude de Carlos Mora explique comment les circulations virtuelles d’ex-voto visuels impliquent le glissement de la dévotion vers une redéfinition laïque et profane, de manière ludique et critique ; son auteur rend ainsi compte, de façon transgressive, des modalités contemporaines de la pratique religieuse. En considérant l’ex-voto comme un « acteur-réseau », à l’instar de ce qu’ont défendu Bruno Latour, Michel Callon et John Law, José Cláudio Alves Olveira met en évidence son caractère d’objet actif au sein d’un système relationnel entre tradition, religion, communication et cyberespace.

Cependant, ce dossier met en lumière une dimension propre aux usages de l’ex-voto en Amérique latine, et plus particulièrement au Mexique : ses circulations subversives, qui opposent une résistance aux normes instaurées par les pouvoirs dominants. Les articles de Diana Perea et Carlos Mora mettent en évidence les tensions que suscite la pratique votive entre le licite et l’illicite, le moral et l’immoral, la norme et sa transgression. Ces essais font référence à une matérialité qui s’immisce dans une pratique votive traditionnelle pour subvertir les pouvoirs qui l’organisent, en utilisant leurs propres codes. Les exemples d’ex-voto peints cités par Carlos Mora et José Cláudio Alves Oliveira témoignent d’une contestation sociopolitique souvent teintée de satire. Carlos Mora évoque l’ex-voto commandé par l’ambassadeur des États-Unis au Mexique pour remercier la Vierge de Guadalupe des années qu’il a passées en tant que diplomate avec sa famille dans ce pays, à un moment où les déclarations anti-immigrés de Donald Trump inondent les médias et les réseaux sociaux. De son côté, José Cláudio Oliveira analyse l’ex-voto peint par l’artiste Donovan, qui représente une femme furieuse chassant son conjoint infidèle hors de chez elle. La Vierge de Guadalupe approuve son geste en lui envoyant un rayon lumineux semblable à celui des super-héros de bande dessinée, tandis que de sa bouche jaillit l’icône bleue du commentaire du réseau social Facebook. Les créateurs de ce type d’ex-voto s’inspirent de l’esthétique picturale votive traditionnelle, mais la réinterprètent de manière transgressive par les thèmes abordés, les codes esthétiques empruntés aux réseaux sociaux et l’absence de finalité dévotionnelle. Né d’un décalage entre tradition et innovation, l’humour assure la complicité du spectateur et une plus grande diffusion de cet objet subversif. Arjun Appadurai a souligné comment “ les images proposées par les médias ont été passées au crible de l’ironie, de la colère, de l’humour et de la résistance locales ” (2015 : 36). Ces ex-voto vont plus loin dans la résistance qu’ils opposent à différents pouvoirs – sociaux, politiques et religieux –, car ils utilisent, à leur tour, les médias comme un outil de diffusion au service d’un objectif subversif.

L'ex-voto : un don qui crée des liens

La difficulté à identifier l'objet votif met en lumière le problème de sa dénomination, car le terme « ex-voto » n'est pas utilisé par les croyants, mais par les érudits. Ce mot provient de l'expression latine ex-voto susceptible, qui se traduit par “ provenant d’un vœu ”. Le mot “ ex-voto ” nous renvoie à la culture romaine, bien que son usage ait été hérité de la culture grecque antique. Dans ces anciennes cultures polythéistes, la pratique votive se distingue des autres pratiques d’offrandes en ce qu’elle s’exprime comme la promesse d’un don fait à une force supérieure en échange d’une intercession favorable. Comme nous l’avons souligné dans l’introduction de l’ouvrage : L'ex-voto ou les métamorphoses du don, “ le mot ‘ex-voto’ a été introduit tel quel dans les langues d’origine latine sans recourir à la traduction, comme s’il désignait une réalité singulière qui n’aurait pas d’équivalent dans la langue concernée ” (Fabre, Perrée, De la Torre, 2021 : 15).

Cependant, sur le continent latino-américain, voire dans la région ibéro-américaine, plusieurs types d’échanges reposent sur ce principe, mais portent des noms différents selon l’acte accompli, la forme que prend le don ou la finalité qui le sous-tend. Ainsi, le donateur peut choisir d’honorer sa promesse en s’impliquant de diverses manières : il soumet son corps à une épreuve physique par le biais de la « manda » ; en promettant un retable, il choisit de représenter les protagonistes de l’événement ; le membre ou l’organe corporel en miniature du « milagrito » désigne la personne concernée de manière métonymique ; il en va de même pour le don d’un objet issu de la vie quotidienne, mais dont l’usage repose sur une relation de contact avec les forces surnaturelles ou divines invoquées.

La promesse d’un don en échange d’une intercession favorable associe l’ex-voto au règlement d’obligations de gratitude pour la faveur reçue, convenues dans le cadre d’une relation que Marcel Mauss a décrite comme “ don/contre-don ” (Mauss, 1950 [1923-1924]). Cette relation enrichit l’analyse du fait votif dans la mesure où elle met en évidence l’échange qui est en jeu, même s’il convient de souligner que l’ex-voto ne fait pas partie des exemples choisis par l’auteur pour illustrer cette pratique. En effet, la relation don/contre-don a été théorisée par Mauss pour décrire le potlatch, puis l'a appliquée à la relation que les hommes établissent avec les dieux, sans inclure la pratique votive. Dans l'introduction du numéro de la revue Techniques et culture En ce qui concerne les objets votifs, on constate à quel point les spécialistes divergent quant à la nature de la relation établie par l'ex-voto. Certains y voient un contrat liant les deux parties par la promesse d’un don, d’autres rejettent toute idée d’échange pour privilégier la manifestation matérialisée d’un désir (Dittmar, Fabre, Golsenne et Perrée, 2018 : 19). Ces divergences tiennent, en grande partie, au contexte dans lequel s’inscrit la pratique votive étudiée. Or, celle-ci ne se réduit pas à un dogme religieux, car l’ex-voto fait l’objet de multiples appropriations.

Par conséquent, la relation établie par l’ex-voto est complexe à analyser, car ses termes prennent la forme d’un pacte, qui pourrait s’apparenter à la transaction commerciale d’une dette à payer. L’offrande en dollars au saint populaire Jesús Malverde, observée par Diana Perea dans son sanctuaire de Culiacán (Mexique), illustre l’expression “ payer une manda ”. Cette expression est très courante pour désigner la manière dont le donateur remercie la puissance sollicitée pour son intervention. Cependant, la relation votive est plus complexe qu’une simple dette, car l’échange votif fait du donateur le débiteur de la puissance dans une logique sacrificielle (Dittmar, Fabre, Golsenne et Perrée, 2018). Dans son article sur la cathédrale de Luján en Argentine, Patricia Fogelman explique que la matérialité de la bougie offerte au sanctuaire est le résultat visible du pèlerinage promis, qui est une forme votive bien connue depuis le Moyen Âge occidental. Cette description montre comment, alors que la présence d’ex-voto représentant des simulacres corporels disparaît à l’intérieur du sanctuaire, le pèlerinage perpétue l’action votive du corps dans l’accomplissement de la promesse.

Le pèlerinage révèle une temporalité de la pratique votive qui implique des attitudes corporelles sacrificielles (Perrée, 2021 : 164-165). Le temps consacré à l’accomplissement de la promesse peut s’étendre sur plusieurs mois, voire plusieurs années, selon les conditions fixées par le donateur au moment de formuler sa promesse. Il en résulte ainsi un calendrier votif, lorsque le donateur s'acquitte de sa promesse en se rendant au sanctuaire vêtu de l'habit du saint, comme c'est le cas pour saint Jude Thaddée au Mexique et pour saint Charbel Majluf au Liban (Michelet Yazbeck, 1997 : 103-104). Le sacrifice n’est pas symbolique lorsque le donateur soumet son corps à l’épreuve de la souffrance physique ; par exemple, s’il promet de marcher à genoux, les genoux nus, sur une distance qu’il a lui-même fixée, ou s’il se fait tatouer sur le corps la représentation de l’intercesseur sollicité. Ainsi, l’accomplissement de la promesse a un coût sensoriel et établit un lien corporel avec la puissance invoquée. Par conséquent, le respect de l’engagement a un coût à plusieurs niveaux – sensoriel, temporel et économique – qui crée un lien corporel et moral avec la puissance invoquée. Cependant, celle-ci est également soumise à une pression, car l’offrande implique également que la divinité est tenue d’agir. Par conséquent, certains donateurs n’hésitent pas à exercer des représailles lorsque leurs souhaits n’ont pas été exaucés après avoir rempli les conditions du contrat.

Ce type de relation contractuelle est courant dans la pratique catholique en Amérique latine. La plupart du temps, les autorités ecclésiastiques désapprouvent ces usages, mais elles n’ont pas le pouvoir de les contrôler car l’ex-voto repose sur une relation directe entre le donateur et la puissance invoquée. Dans le catholicisme, le recours à l’ex-voto implique la transgression d’une relation qui devrait honorer le divin de manière désintéressée, sans rien exiger en retour. Au contraire, la pratique votive, très répandue dans la culture dévotionnelle populaire, tend à placer les protagonistes sur un pied d’égalité. Le tutoiement observé par Diana Perea lorsque les donateurs s’adressent à Jesús Malverde en est la preuve : la relation votive subvertit le dogme car elle rompt avec l’idée d’un pouvoir d’autorité et de la soumission supposée des fidèles. Ainsi, les articles rassemblés dans ce dossier mettent en lumière des phénomènes de transgression et de subversion à différentes échelles, issus de l’usage de l’ex-voto.

Les pratiques votives mises en œuvre de cette manière sont comparables à celles qui existaient dans la Rome antique polythéiste. En réalité, la promesse n’était tenue que si le partenaire divin avait rempli la partie du contrat qui le liait au donateur (Scheid, 2014). Pour John Scheid, la relation votive se présentait comme da ut dem (“ donne-moi pour que je te donne ”), au lieu de do ut des (“ je donne pour que tu me donnes ”), souvent utilisée pour expliquer la relation votive. La spécialiste de la religion romaine met ensuite en évidence la particularité de l’ex-voto en insistant sur le caractère impératif d’agir pour la divinité une fois le don effectué. La promesse formulée par le donateur lie les deux partenaires dans une relation d’apport réciproque. Diana Perea constate qu’une même matérialité votive constitue parfois à la fois une demande et une promesse, créant des liens d’attachement renouvelés à long terme entre le donateur et Jesús Malverde, ce qui explique en partie le maintien de la foi en telle ou telle entité.

L'ex-voto : un objet d'étude privilégié pour la culture matérielle

À partir des années 2000, l'historien de l'art Georges Didi-Huberman attire l'attention sur la matérialité et la plasticité de l'ex-voto, mettant en évidence la pérennité des formes votives organiques et anatomiques (2006). Cette matérialité explique, en partie, l'approche fragmentaire adoptée jusqu'alors, comme l'illustre l'historiographie. Tout au long du siècle xx, l'ex-voto a le plus souvent été étudié en fonction de la nature de l'objet (peintures, maquettes de bateaux, parties du corps, objets tirés de la vie quotidienne, etc.), de l'époque, de la zone géographique ou du contexte religieux dans lequel il est utilisé. Cependant, cette approche par disciplines contribue également à une division historique et thématique qui ne favorise pas une analyse transversale. Relégué aux marges de l’archéologie, de l’ethnologie, de la sociologie ou de l’histoire, l’ex-voto a longtemps été présenté comme un objet mineur, folklorique ou, au mieux, comme une source d’informations socioculturelles.

Dans les années 1990, l’ex-voto peint est devenu un objet privilégié pour l’histoire des représentations, notamment grâce aux travaux de Bernard Cousin, qui contribuent à la préservation d’un patrimoine menacé de disparition en France. À la même époque, l’étude de Marianne Bélard (1997) sur les ex-voto du sanctuaire de San Juan de los Lagos au Mexique s’inscrit dans une démarche similaire, sauvant de l’oubli un patrimoine local soumis à une dégradation inéluctable. Sa mise en valeur à travers un CD-ROM, dont le contenu a été mis en ligne sur un site web,4 marque une première diffusion numérique depuis l'an 2000 à des fins patrimoniales. De par son caractère figuratif, l'ex-voto peint reste un document socio-anthropologique de grande valeur, comme le démontrent les ex-votos analysés par Carlos Mora et José Cláudio Alves de Oliveira. Réalisés à des fins non dévotionnelles, ils n’ont peut-être d’autre statut que celui de documents qui évoquent un contexte socioculturel. Cependant, la vitalité de l’ex-voto au Mexique témoigne des processus d’appropriation et d’interprétation auxquels il est soumis. Ainsi, ces peintures votives témoignent d’un imaginaire débridé et hybride, doté d’une dimension transgressive sur les plans social et politique.

Ces exemples d’images à l’esthétique votive mais sans finalité dévotionnelle soulignent la difficulté d’identifier ce qui relève du votif et ce qui n’en relève pas. Sur ce point, la catégorie des objets est d’autant plus complexe qu’ils témoignent d’une matérialité fondamentalement éclectique, qui n’est ni mineure ni anecdotique. Dans son étude sur les ex-voto de la cathédrale de Luján, Fogelman décrit comment l’ex-voto est une forme architecturale monumentale, puisque la construction de la cathédrale répond à une promesse tenue en signe de gratitude. Dans un effet de mise en abîme, cette construction renferme d’autres ex-voto, puisque des mots de remerciement accompagnés de noms sont gravés dans la pierre de l’édifice.

Ainsi, l'intérêt porté à la matérialité permet de s'interroger sur les modalités et les enjeux du caractère subversif de la pratique votive. Rappelons que celle-ci s'est intégrée tardivement au catholicisme dans la culture occidentale, d'abord sous la forme d'objets au Moyen Âge, puis sous celle de peintures au siècle xv. Mais il s'agit toujours essentiellement d'une pratique étrangère au catholicisme, dans laquelle elle s'intègre plus ou moins bien, et c'est peut-être cette dimension transgressive originelle qui perdure dans l'ex-voto actuel. Dans son étude sur la chapelle érigée en l’honneur de Jesús Malverde – un saint non reconnu par l’Église catholique – à Culiacán, dans le nord du Mexique, Perea fait référence à une matérialité votive courante dans les offrandes destinées aux intercesseurs catholiques traditionnels : fleurs, lettres, photos, argent, peintures et dessins. Même si elle est subversive par rapport au dogme catholique, cette puissance ou cette divinité non humaine est honorée au même titre que n’importe quel autre saint catholique mexicain. La matérialité votive établit le lien entre les intercesseurs et les légitime aux yeux des autres croyants, attestant de leurs pouvoirs puisqu’ils reçoivent le même type d’offrandes.

Même s’ils circulent de manière virtuelle ou sont créés grâce à la technologie, les ex-voto analysés par Carlos Mora n’annoncent pas la fin de la matérialité. Au contraire, ils soulignent que la matérialité votive est une pratique labile et plastique, en raison de sa transformation technologique et de sa capacité à refléter son époque. L’analyse du passage de la matérialité à l’immatérialité permet de réfléchir à l’articulation entre permanence et renouveau, car si l’iconographie votive évolue peu, les thématiques abordées et leurs protagonistes sont quant à eux éminemment transgressifs. La circulation de ces ex-voto créés sans intention votive et hors du contrôle ecclésiastique donne lieu à un humour transgressif vis-à-vis de la morale dictée par les positions doctrinales d’une religion. L’article montre comment l’ex-voto participe à un ethos le baroque latino-américain, qui crée des espaces novateurs d’hybridation culturelle qui transcendent les frontières entre le religieux et le profane (De la Torre, 2023). Cette capacité à briser les frontières révèle un pouvoir de résistance et, en même temps, de créativité que l’ex-voto exprime de manière subversive.

Les processus d’adaptation et d’interprétation qui entourent la pratique votive témoignent des formes artistiques prises par une “ religion vécue ”, selon la terminologie de Meredith McGuire (2008). Il en résulte une extrême instabilité tant des objets matériels présents que des usages qui en sont faits. Cette plasticité explique, en partie, la continuité de la pratique votive : traditionnelle et adaptable sans nécessiter la présence d’un tiers, elle repose sur une communication directe avec la puissance sollicitée, au plus près de la réalité vécue par le donateur. Perpétué et réinventé au gré des interprétations et des appropriations, l’ex-voto se trouve au cœur de circulations et de déplacements qui assurent, en partie, la pérennité de la pratique, tout en rendant son identification difficile. À première vue, l’ex-voto multiplie les contradictions car il rompt avec les structures traditionnelles de nos représentations culturelles. En ce sens, il constitue un patrimoine en mouvement.

Un patrimoine mobile à l'ère de la modernité culturelle

Les articles rassemblés dans ce dossier témoignent et soulignent la richesse heuristique de la pratique votive, grâce à sa capacité à renverser les normes pour les transformer de l’intérieur. Dans son article, Patricia Fogelman s’adapte à la plasticité de son sujet d’étude à travers un essai prenant la forme d’une auto-ethnographie. Elle propose une approche historico-anthropologique qui s’étend de la fin du siècle xix jusqu’à nos jours pour étudier les ex-voto de la cathédrale de Luján, en Argentine. L’auteure analyse ce patrimoine comme un dispositif culturel, dans lequel les ex-voto articulent le sacré et le profane. Cette articulation s’opère à l’échelle de l’identité nationale, puisque l’édifice votif a été érigé pour servir de bastion à la défense du catholicisme, face à la montée du libéralisme laïc des élites. Mais le lien entre le sacré et le profane s’opère également à l’échelle d’une économie locale, à travers les circulations commerciales des objets votifs entre le sanctuaire, ses environs et le foyer du pèlerin. Ses observations soulignent également comment la modernité a fait disparaître l’offrande d’ex-voto reproduisant des parties du corps, tout en continuant à perpétuer la tradition d’un pèlerinage ancestral, qui met le corps à l’épreuve dans une perspective sacrificielle.

De son côté, le texte de Diana Perea se concentre également sur les circulations et met en lumière une pratique votive traditionnelle qui connaît une évolution dans les demandes formulées par les donateurs, dont la composition par genre a changé ces dernières années. Alors que l’ex-voto était une pratique traditionnellement féminine, la dynamique migratoire fait des hommes les principaux donateurs du sanctuaire, situé à Culiacán. Leurs demandes et leurs remerciements ajoutent la migration vers les États-Unis aux demandes habituelles concernant la santé, le mariage ou le travail pour les familles qu’ils laissent au Mexique. Le caractère transgressif et subversif ne réside pas tant dans la matérialité votive, partagée par d’autres intercesseurs catholiques, que dans l’entité invoquée et les parcours des donateurs. Les politiques migratoires des États-Unis de ces dernières années ne leur permettent pas de franchir légalement la frontière et, bien qu’ils n’adressent pas leurs demandes à une seule entité, ils recourent volontairement à la figure d’un hors-la-loi, non reconnu par les autorités ecclésiastiques catholiques. L’offrande d’ex-voto s’inscrit dans un contexte social, économique et politique qui, d’un côté de la frontière, encourage les circulations et, de l’autre, les interdit. L’ex-voto se présente comme un objet de communication complexe : à la vue de tous les visiteurs du sanctuaire, il révèle certaines réalités tout en en occultant d’autres.

La transgression et la subversion sont au cœur de l’étude menée par Carlos Mora sur les ex-voto qui circulent en ligne. “ L’adaptation des retables religieux au contexte du cyberespace implique donc une redéfinition ludique, mais aussi une appropriation critique des structures et des idéologies dans l’espace public, mettant en évidence le pouvoir transgressif du sacré dans la vie quotidienne à travers le concept de religion vécue ”, écrit l’auteur. Créées sans finalité votive, ces réinterprétations initient une redéfinition laïque des images religieuses, qui témoignent d’une modernité baroque. Celles-ci montrent comment les couches socio-économiques subalternes développent des pratiques en dehors des cadres fixés par les classes dominantes et s’opposent au dogme, comme en témoignent les ex-voto numériques qui relatent des avortements. L’étude montre comment l’ex-voto est un objet exemplaire pour réfléchir à l’articulation entre permanence et renouveau, tradition et innovation dans le domaine religieux à travers les matérialités. La circulation des ex-voto en ligne et des ex-voto réalisés grâce à la technologie met en évidence la malléabilité de la pratique votive, ce qui explique en partie sa persistance grâce à sa capacité d’adaptation aux réalités de son époque.

Bien que la demande soit individuelle, Diana Perea et Carlos Mora soulignent le caractère collectif de la communication véhiculée par l’ex-voto. C’est cette “ mémoire collective ” qui intéresse José Cláudio Alves de Oliveira dans son essai comparatif entre ce concept théorisé par Maurice Halbwachs et celui de fourmi (Théorie de l’acteur, selon son acronyme anglais), développée par Bruno Latour, Michel Callon et John Law. La confrontation de ces concepts permet de mettre en évidence le caractère actif de l’objet ex-voto, dans la mesure où ses circulations créent des interactions. Celles-ci permettent de comprendre que l’ex-voto se trouve au centre d’un réseau de connexions qui transcendent les logiques établies entre le local et le global.

L’ex-voto se présente comme un objet actif, qui mobilise une “ mémoire agissante, circulant entre la foi et le marché, entre les sanctuaires et la foire, entre les portails de vente dans le cyberespace et les réseaux sociaux ”, écrit Alves de Oliveira. Instable, mobile et transgressif, l’ex-voto intrigue et fascine : il brise les frontières et ouvre des horizons pour repenser le patrimoine – au sens de ce dont nous avons hérité d’un passé qui constitue notre histoire – à la lumière des dynamiques circulatoires de la mondialisation et des processus d’hybridation, fondateurs de nos cultures matérielles contemporaines.

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Caroline Perrée (France) est docteure (Sorbonne) et chercheuse en histoire de l'art, rattachée au Centre d'études mexicaines et centraméricaines (cemca (Mexique) et à l’Université Paris Cité. Ses recherches portent sur l’étude de la circulation des images et de leurs compositions dans la culture et l’art mexicains. Spécialiste des ex-voto, elle travaille sur les interactions entre art et artisanat, tradition et transgression, patrimoine et innovation. Elle oriente ses recherches vers les questions de temporalité dans l’art à travers l’analyse des continuités et des subversions dans la création d’images, ainsi que sur les processus de mise en lumière et de commémoration de la violence. Elle est l’auteure de l’ouvrage Mexique, Trash and Crafts. Un projet de design signé Thierry Jeannot (2020), et co-auteure, avec Ileana Diéguez, de l'ouvrage Des corps inoubliables (2018). Il a publié plusieurs catalogues et articles sur des artistes contemporains à Paris, au Mexique et à New York.

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